Requiem pour un homme qui a tout eu pendant que le Cameroun manquait de tout
Il est mort. Enfin
On n’ose pas dire enfin trop fort, par décence. Mais on le pense. Des millions de Camerounais qui ont vécu sous les coupures d’électricité d’ENEO — anciennement SONEL, cette entreprise publique que Niat Njifenji a longtemps dirigée — le pensent en allumant leur bougie ce soir, comme ils le font depuis des décennies. Des millions d’autres, qui n’ont toujours pas l’eau courante dans leurs quartiers, le pensent en portant leur bidon sur la tête sous le soleil de Bafoussam ou de Maroua.
Marcel Niat Njifenji est mort le 11 avril 2026 au CHU de Yaoundé, à 92 ans. Lui, au moins, avait un CHU. Et avant le CHU, il avait la France — ses innombrables évacuations sanitaires à Paris, payées par le contribuable camerounais qui, lui, meurt de paludisme faute de médicaments dans des hôpitaux de district qui ressemblent à des hangars. Belle équité républicaine.
Les communiqués officiels parlent d’« un grand serviteur de l’État ». C’est joli, « serviteur de l’État ». Cela évoque le dévouement, le sacrifice, l’abnégation. Sauf que dans la novlangue du régime Biya, « serviteur de l’État » se traduit plus honnêtement par : homme qui a su, pendant six décennies, rester dans les bonnes grâces du monarque et en tirer tous les bénéfices possibles.
Car c’est bien là le talent principal de Marcel Niat Njifenji : la loyauté comme art de vivre, la dévotion au chef comme discipline olympique. Il a pratiqué ce sport avec une constance qui force — on cherche le bon mot — disons, l’admiration morbide. Pendant que les Camerounais changeaient de régimes comme d’espoirs déçus, lui restait. Pendant que les opposants croupissaient en prison, que les journalistes étaient bâillonnés, que les anglophones brûlaient dans une crise à laquelle la République faisait semblant de ne rien comprendre, lui trônait. Impassible. Souriant. Présent.
Deuxième personnage constitutionnel de l’État pendant treize ans. Président d’un Sénat créé en 2013 — une chambre haute si inutile, si décorative, si manifestement conçue pour caser des fidèles du régime qu’on cherche encore à citer une loi majeure qui en soit sortie. Mais les salaires, eux, étaient bien réels. Les indemnités, les voitures de fonction, les résidences officielles au quartier Lac — tout cela était, comme on dit, très concret.
On raconte qu’à chaque session sénatoriale, Niat Njifenji rappelait à ses collègues l’importance des institutions. Il avait raison. Les institutions, au Cameroun, servent avant tout à institutionnaliser les privilèges de ceux qui les occupent. En ce sens, il était un institutionnaliste accompli.
Le plus beau — ou le plus grotesque, c’est selon — c’est la trajectoire de cet homme avec l’électricité. Il avait dirigé la SONEL, la Société nationale d’électricité, à l’époque où l’État camerounais contrôlait encore son réseau énergétique. Sous sa gestion éclairée (le mot est choisi avec soin), le Cameroun a continué à développer sa tradition d’excellence en matière de coupures de courant. Puis la SONEL a été privatisée, est devenue AES-Sonel, puis ENEO — et les Camerounais ont continué à vivre dans le noir, avec la même régularité rassurante. Lui, en revanche, n’a jamais manqué de lumière. Ni à Yaoundé, ni à Bangangté, ni dans ses cliniques parisiennes.
Il y a quelque chose de presque poétique dans ce destin : l’homme qui gérait l’électricité d’un pays est mort dans un pays qui n’en a toujours pas assez. C’est ce qu’on appelle, dans les cercles littéraires, une ironie structurelle.
Sa santé chancelante avait alimenté des rumeurs de décès pendant des années. Entre 2018 et 2025, il fut annoncé mort une bonne dizaine de fois. À chaque fois, la famille démentait. À chaque fois, l’intéressé réapparaissait, hagard mais vivant, pour affirmer qu’il était là. Sa dernière sortie officielle, le 11 juin 2025, fut mémorable : il avait déclaré au Sénat, d’une voix que les observateurs décrivent comme celle d’un homme se rappelant à l’existence : « Je tenais à faire ce discours pour dire que je suis là. »
C’est tout. Pas de vision pour le Cameroun. Pas de réforme urgente. Pas d’appel à la justice ou au changement. Juste : je suis là. Comme si sa présence suffisait. Comme si durer était en soi une politique publique.
On aurait aimé lui demander : à quoi ça sert, d’être là, si pendant tout ce temps le Cameroun était absent de lui-même ?
Il est parti vingt-cinq jours après avoir quitté le perchoir du Sénat. Le régime l’avait remplacé en mars 2026 — la révision constitutionnelle d’avril 2026, qui supprime curieusement son rôle successoral pour créer un vice-président, semblait presque taillée pour effacer jusqu’à la trace de ce qu’il représentait. La machine l’avait broyé proprement, avant même qu’il soit froid.
C’est peut-être la seule chose honnête que ce régime lui ait faite : ne pas lui laisser le luxe de mourir en exercice. Il a été congédié avant d’expirer. Petit détail d’humanité bureaucratique.
À sa famille, ses proches, ceux qui l’aimaient : personne ici ne leur conteste leur douleur. La mort est la mort, et le deuil est le deuil.
Mais au reste du Cameroun — à ceux qui ont grandi sous les coupures de courant, sous les robinets à sec, sous les routes défoncées, sous les hôpitaux sans médicaments, sous les universités sans équipements, sous les décennies d’un régime que des hommes comme Niat Njifenji ont activement construit, défendu, perpétué, embelli de leurs sourires institutionnels — au reste du Cameroun, on dira simplement ceci :
Une place s’est libérée.
Pas au Sénat. Au Sénat, la place est déjà prise par un autre fidèle du même régime, nommé par le même homme, selon la même logique immuable.
Non. Une place s’est libérée dans la mémoire collective. L’espace pour dire, enfin sans retenue, ce qu’a coûté ce type de longévité politique à un pays qui méritait mieux.
92 ans. Six décennies au sommet de l’État. Un pays toujours dans le noir.
Reposez en paix, Monsieur Njifenji. Vous, vous l’avez eu, cette paix. Depuis longtemps.
Charles Soh
Source: facebook