Christopher Fomunyoh: Le suivi et le contenu du grand dialogue national font défaut

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Le directeur régional pour l’Afrique au National Democratic Institute for International Affairs (NDI), reste convaincu que la solution militaire n’est pas indiquée pour la résolution du conflit dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest qu’il considère d’ailleurs comme un problème politique.

Deux ans après le Grand dialogue national (Gdn), quelle évaluation faites-vous de la situation dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest ?


Mon évaluation n’est pas trop différente de ce que ressentent les populations dans la zone de conflit et dans certains
milieux décisionnels et bienveillants qui reconnaissent que la situation sécuritaire s’est détériorée, le vécu quotidien des concitoyens est devenu extrêmement difficile et leur avenir de plus en plus incertain. Je ressens aussi que les prises de positions se radicalisent et le fossé entre les institutions étatiques et une couche significative de la population anglophone (pour parler ainsi) va grandissant. Presque tous les jours, nous voyons les militaires, gendarmes et policiers, les jeunes dans des groupes armés, tout comme les civils perdre la vie. C’est très grave. Nous approchons une dizaine de milliers des morts, plus de 800 000 déplacés internes, près de 70000 réfugiés, près d’un million d’enfants dont la scolarité a été perturbé depuis quatre ans, sans compter les villages et habitations détruites, etc. C’est révoltant, et les décideurs ainsi que les leaders d’opinion devraient se sentir tous interpellés. Je saisis cette occasion pour transmettre une fois de plus mes condoléances les plus attristées aux familles endeuillées, dans les zones de conflits comme dans d’autres régions du pays. Que les âmes de tous ces compatriotes reposent en paix. J’en profite aussi pour réitérer ce que je ne cesse de dire depuis le début de ce conflit : la solution militaire n’est pas indiquée pour la résolution des griefs politiques et légitimes de tout un peuple. À mon sens, le Gdn de 2019 aurait dû être considéré non pas comme une panacée qui devait du jour au lendemain remédier à toutes les doléances inventoriées, mais plutôt comme une étape importante qui méritait d’être accompagnée par des actes et des actions concrètes à même de rassurer et de donner satisfaction aux populations lésées. La poursuite des hostilités et des frustrations démontre bien que, deux ans après, le suivi et le contenu du Gdn ont fait défaut.


Est-ce que le rythme de mise en œuvre des recommandations du Gdn n’est pas problématique ?

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Le plus gros problème c’est celui de l’insécurité qui règne dans les deux régions et de la non représentativité des porteurs desdites recommandations. Il est extrêmement difficile d’entamer une véritable reconstruction tant que les hostilités battent leur plein. Et même les initiatives politiques se heurtent à un manque d’adhésion ou de participation des populations à la base, d’autant que la mode de gouvernance étatique fait aussi partie des doléances soulevées par les populations anglophones. Le bon sens voudrait donc qu’on arrête les hostilités pour entamer une négociation politique véritable qui devrait aboutir à un règlement pacifique du conflit sur des nouvelles bases de coexistence sur ce territoire commun légué à nous par nos ancêtres. Le pouvoir de Yaoundé continue d’accuser une certaine diaspora et le silence des pays qui abritent les financiers des sécessionnistes… Ne sachant pas sur quoi se base le régime, je ne pourrais me prononcer par rapport à ces accusations. Seulement, j’espère qu’un jour les archives de la République seront ouvertes pour que les chercheurs nous éclairent sur les appréciations des populations par rapport à la gestion de ce pays pendant les quatre ou cinq dernières décennies, tels que recueillies par les services de renseignement étatiques. Même de leur vivant, les bâtisseurs anglophones de la Réunification de 1961, les John Ngu Foncha, Solomon
Tandeng Muna, et autres, de regrettée mémoire, se sont plaint de de la marginalisation des Anglophones et de la spoliation de leur héritage socioculturel et même économique. De mon point de vue donc, le prétendu rôle de la
diaspora ne peut en rien égaler la détermination des jeunes qui animent les groupes armés et la solidarité des populations même en zones rurales. Le gouvernement et autres leaders politiques devraient avoir le courage d’accepter leur défaillance dans la gestion des communautés et du pays pendant des décennies, y compris dans la très mauvaise appréciation de cette crise au départ. Par conséquent, ils devraient se mettre au travail pour arrêter la descente aux enfers pour tous, au lieu de chercher des bouc-émissaires là où ils n’existent pas.


On vous a vu voler au secours des réfugiés camerounais au Nigeria. Comment y vivent-ils ? Sont-ils prêts à revenir ?

Effectivement, j’avais décidé de passer la période des pâques 2021, avec ces compatriotes réfugiés pour mieux comprendre leurs conditions de vie et leur venir en aide avec la distribution des vivres. Ce séjour m’a édifié, et j’ai été très marqué de voir des dizaines de milliers des gens autrefois bien installés chez eux mais aujourd’hui vivant dans des conditions très difficiles et désespérantes. Nous sommes en train de perdre des centaines des milliers de nos compatriotes qui sont en train de grandir avec l’amertume et la douleur d’avoir perdu des membres de leurs familles ou leurs biens, et qui n’oublieront pas de sitôt la cause de leurs douleurs et de leurs souffrances. J’ai beaucoup entendu parler des tueries, des incendies des villages, des familles séparées lors des fuites en brousse, de la vie en forêts, de l’égarement des enfants mineurs jusqu’à ce jour, sans compter des difficultés matérielles et d’hébergement et de privation de toutes sortes de sévices dans les camps. À ce jour, les pensions ont été réduites de plus
de 70%, et certains ne sont plus payés depuis des mois. La liste est longue des doléances évoquées par les réfugiés.
Nonobstant, il y a lieu de remercier les autorités nigérianes, surtout dans les États de Cross River, Benue, Taraba, Akwa
Ibom et la ville d’Abuja, ainsi que les communautés d’accueil pour leur hospitalité et leur humanisme. Je remercie
également tous les compatriotes et organisations humanitaires qui œuvrent dans le même domaine d’aide et d’assistance à ces réfugiés et autres victimes de cette guerre. La plupart des réfugiés sont encore pris de peur et restent traumatisés par les expériences du passé. Je ne pense donc pas qu’ils reviendront tant que les armes crépitent encore dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest. Au contraire, le
nombre de réfugiés a augmenté depuis la visite d’avril.

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Selon vous, quelles sont les voies de sorties réalistes de cette crise qui a commencé en 2016 ?
Contrairement à ce que pensent les apôtres de plus de violence et de brutalité comme moyen de sortie de cette crise
qui s’est transformée en conflit armé, je conseille à l’État de privilégier une approche politique et non militaire ; cela demanderait une déclaration officielle d’arrêt d’hostilités et d’ouverture des négociations véritables avec la participation effective de tous les acteurs conséquents. Sûrement qu’avec des négociations sur les doléances existantes et une bonne facilitation, les gens finiront, après confrontation d’idées et des concessions de part et d’autre,
à trouver des conclusions auxquelles tous pourront adhérer, accompagnées d’une feuille de route que chacun se
forcera à respecter. Cela demande aussi la libération des prisonniers et autres personnes en détention en relation
avec ce conflit. Par exemple, c’est paradoxal de garder dans les centres de désarmement, de démobilisation et de réinsertion (DDR), des gens qui hier encore participaient effectivement dans la lutte armée, et en même temps garder dans différents centres d’arrêt et de détention des milliers des jeunes anglophones dont beaucoup ont été raflés
pour des raisons aussi simples que le manque de carte nationale d’identité. Les prisons et différents commissariats
de police de Yaoundé, Douala, Bafoussam, Mbouda, Buea et Bamenda sont remplis de ces jeunes et on ne peut pas
empêcher aux leurs de se sentir hautement frustrés dans la République de ce jour.


Vous n’avez pas participé au Gdn, êtes-vous prêt personnellement à discuter avec un émissaire du gouvernement sur la crise anglophone, en vue d’une solution définitive ?
J’ai été toujours ouvert à la recherche de la paix et à la fin de cette guerre fratricide et inutile, et j’interpelle souvent directement le président Paul Biya parce que j’estime qu’il a le devoir et la responsabilité de mettre fin à ce carnage dans notre pays. On ne peut pas prétendre vouloir bâtir une nation unie et prospère, et en même temps donner l’impression d’être sourd d’oreille aux cris des opprimés ou aveugle aux injustices flagrantes imposées aux siens, comme on le voit à travers les massacres et tueries qui ont lieu dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest depuis ces quatre dernières années. Ma disponibilité est connue et même au plus haut niveau, donc je ne pourrais pas être opposé à une rencontre dans un cadre de discussions structuré et ouvert visant à trouver des solutions idoines pour mettre fin à cette sale guerre. Le sang des innocents a trop coulé dans l’ancien Southern Cameroons aujourd’hui divisé en régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, et les générations futures reviendront sur l’échec de la nôtre à leur léguer un pays meilleur que celui que nous avons hérité des générations précédentes.

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Par Georges Alain Boyomo

Source: N° 5438 – Mardi 05 octobre 2021

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