Alvine Tchupou :« Les tortures ont continué pendant 3 jours de détention. J’étais en pleine période menstruelle sans serviettes. Ils refusaient de m’en procurer.»

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En 2019, le cas de torture de la jeune Alvine Tchupou Leumeni (MRC) suscita une vive émotion chez plusieurs Camerounais qui virent en cet acte odieux, commis délibérément par des fonctionnaires de Gendarmerie, la résurgence d’anciennes barbaries. Quatre ans après ses agonies, Mme Tchupou revient amplement sur son séjour au Secrétariat d’Etat à la Défense (SED), le service d’enquête à Yaoundé, né littéralement de la peur du président Biya de voir prospérer la dissidence dans le pays.

« Je me suis engagée, car j’étais fatiguée de voir mon pays en déclin »

Muntuu : Vous avez été mise aux arrêts le 1 juin 2019, puis brutalement torturée. Comment vous portez-vous aujourd’hui, presque quatre ans plus tard ?

Alvine Tchupou : Je me porte bien quatre ans plus tard. Le traumatisme, il est passé. Toujours pas le courage d’entrer dans l’eau à cause des simulations de noyades [au SED, ndlr.], mais pour le reste ça va. Physiquement je suis complètement rétablie ; psychologiquement, je dirais que je le suis à 90 %. L’évocation du mot SED me fait toujours sursauter avant de reprendre la maîtrise.

Muntuu : Vous arrive-t-il de revoir tous ces actes de tortures dans vos nuits de sommeil ? Vous arrive-t-il encore aujourd’hui de faire des cauchemars ?

Alvine Tchupou : OuiEncore plus quand je suis au courant d’une actualité de torture au pays où ailleurs.

Muntuu : Pensez-vous pouvoir vous en remettre un jour, Mme Tchupou ?

Alvine Tchupou: Complètement, je ne pense pas. Mais avec le temps en consultant, on vit avec.

Muntuu : Parlons de votre vie avant le 1 juin 2019. Qui est Alvine Tchupou ?

Alvine Tchupou : Je suis née le 19 novembre 1990 à Yaoundé. J’ai fait mes études primaires à l’école publique d’Ekounou, où j’ai eu mon CEPE en 2002. Le secondaire, je l’ai au Lycée d’Ekounou où j’ai eu mon baccalauréat en 2009. J’ai suivi ensuite une formation en architecture de 2011 en 2016 à l’Institut des Beaux-Arts de Foumban. En 2019 j’étais donc entrepreneur dans le bâtiment/construction quand je me suis fait arrêter et torturer. Je n’étais pas mariée et je n’avais pas d’enfants non plus.

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Muntuu : Quand entrez-vous dans le parti MRC ?

Alvine Tchupou : J’ai officiellement pris la carte du MRC en 2018. Décembre, je crois bien.

Muntuu : Une jeune camerounaise de 28 ans (en 2018) décide d’adhérer à un parti politique et de faire de l’opposition contre M. Biya. C’est bien rare, non ? Quelle fut votre motivation ?

Alvine Tchupou : Déjà j’avais suivi de très près la campagne [présidentielle de 2018, ndlr.] et j’avais participé à certaines activités du parti [MRC, ndlr.]. Du coup, j’ai été davantage révoltée des manigances du régime de Biya. C’est ça qui me pousse définitivement à prendre ma carte [de militante].

Mais avant ça, mon engagement était par rapport au programme de société du candidat MK [Maurice Kamto, ndlr.] et le programme du parti, mais aussi de la structuration du parti, qui est très bonne.

Je me suis engagée, car j’étais fatiguée de voir mon pays en déclin. Un pays qui ne propose rien aux jeunes et n’a aucun projet pour notre progéniture. Tout cela à cause d’un seul homme alors que nous avons toutes les ressources nécessaires (aussi bien humaines que matérielles ) pour être un pays émergeant.

« Pendant la déposition, l’un des Gendarmes m’a collé son l’arme sur la tête et a menacé de tirer »

Muntuu : Parlons à présent de ce jour terrifiant pour vous, où l’on vous amènera au SED. Que s’est-il passé ? Comment vous retrouvez-vous dans cette situation ?

Alvine Tchupou : Le premier juin, en répondant à l’appel de manifestation pacifique du MRC, je me suis rendue à la poste centrale. Nous avons commencé la marche pacifique au marché centrale, côté « Tsekenis ». A peine arrivée à « Casino », nous avons été bombardés d’eau et de gaz lacrymogènes. Certains, pour se protéger, ont couru et sont entrés dans des commerces aux alentours. Les autres qui n’ont pas fui ou pu fuir ont été arrêtés et conduits vers divers endroits. Je me suis retrouvée au « Groupement Terre » qui est une unité de Gendarmerie.

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Au « Groupement terre », nous avons été identifiés, ensuite des personnes non identifiées sont venues piquer certains et mettre dans un Van. Certains parmi lesquels moi.

Ils nous ont conduit au SED à l’endroit qu’ils appellent « le sous-sol ». Je me souviens juste qu’on avait traversé plusieurs barrières. À peine le Van ouvert que je recevais déjà une claque. Ensuite exercices physiques, roulades sur du bitume mouillé et endommagé. Coup de pieds à la tête avec des rangers. Marches à genoux sur du bitumes et dans la cage d’escalier qui mènent en salle d’interrogatoire. Et tout ceci les pieds nus.

Nous sommes arrivés au SED aux environs de 12h, avont été torturés, puis amenés en salle d’interrogatoire, en étant torturés, à 17h. Une fois devant la salle d’interrogatoire, il m’a été demandé de faire des « pompes commandos ». Et quand j’étais fatiguée, je me faisais fouetter par les gendarmes avec les ceintures militaires, ou botter avec les rangers jusqu’à ce que je reprenne [les commandos, ndlr.]. Après 40 minutes environ de pompes, j’ai été admise en salle d’interrogatoire.

Et quand j’ai demandé à être assistée par un avocat, j’ai été tirée dehors et fouettée avec un objet non identifié, on aurait dit une corde goudronnée. Et quand j’ai demandé de mentionner que mon droit à un avocat a été refusé sur la contrainte, ils m’ont rouée de coup jusqu’à ce que je n’aie plus assez d’énergie pour crier.

Pendant la déposition, l’un des Gendarmes m’a collé son l’arme sur la tête et a menacé de tirer si je ne lui disais pas qui finançait le MRC et la BAS (Briguade Anti-Sardinards), car mes réponses ne lui satisfaisaient pas. Ayant les mêmes réponses, il a fait semblant d’appuyer sur la gâchette et m’a giflée. J’ai cru que je n’étais plus de ce monde. Après ça, j’ai été tirée de la salle d’interrogatoire, et ils ont poursuivi la torture avec cette fois-ci des simulations de noyade.

Les tortures ont continué ainsi pendant les 3 jours de détention. C’est à peine si on dormait. J’étais en pleine période menstruelle sans serviettes. Ils refusaient de m’en procurer.

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Voici le lieutenant Alo’o MBA

Muntuu : Vous souvenez-vous des noms de vos bourreaux ?

Alvine Tchupou : Ce n’est qu’après être sortie de là que j’ai vu certains noms et certaines photos. Je me rappelle de Maxime Alo’o Mba, celui-là même qui m’avait mis l’arme sur la tempe ; ensuite de Dongmo, celui qui me faisait subir l’interrogatoire/la déposition. Les autres noms, je ne me rappelle plus, mais les visages, je ne les oublierai jamais.

Le Cameroun, « c’est mon pays. Personne ne va le privatiser »

Muntuu : Et vous faites une demande d’immigration après cette cruelle expérience ?

Alvine Tchupou : Oui, c’est en 2022 que j’applique pour une demande de visa.

Muntuu : Quel pays vous accueille-t-il ?

Alvine Tchupou : La France

Muntuu : Pays dans lequel vous exercez votre profession ?

Alvine Tchupou : Oui.

Muntuu : Avez-vous déposé une plainte contre vos bourreaux ?

Alvine Tchupou : Une plainte a été déposée par le parti [MRC, ndlr.] en 2019. Une plainte collective de tous ceux qui ont été torturés au SED.

Muntuu : Y a-t-il eu une suite ?

Alvine Tchupou : Aucune suite pour ces plaintes

Muntuu : Pensez-vous pouvoir un jour revenir au Cameroun après cette expérience de torture ?

Alvine Tchupou : Oui bien sûr. En mars je serai au Cameroun. C’est mon pays. Personne ne va le privatiser. Certains veulent faire croire qu’ils ont le monopole de l’amour du pays pourtant ils le détruisent pour leurs intérêts égoïstes.

Muntuu : Cette expérience de torture, vous a-t-elle poussée à reconsidérer et à remettre en question votre militantisme politique au sein du MRC ?

Alvine Tchupou : Non, au contraire à le renforcer.

Muntuu : Alvive Tchupou, merci.

Source: Le Muntuu.com

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