Professeur Lazare Kaptuè ; que la légende soit !

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Une tradition bien ancrée dans nos moeurs établit qu’une fois qu’un des nôtres a rendu son dernier soupir, les hommages qu’on peut lui rendre ne soient que dithyrambes. La moindre fausse note pourrait être considérée comme absence de savoir vivre, signe de mauvaise éducation et même expression avérée de mauvais goût, bref un crachat sur une tombe.

Depuis la disparition du Professeur Kaptuè que n’avons-nous pas entendu, y compris des personnes ou des sources qui, de son vivant, tenaient à son endroit des propos tellement peu amènes qu’on pouvait se demander quel contentieux pourrait bien exister entre eux. Il est vrai que le Professeur Kaptuè était tellement multidimensionnel qu’il était difficile de savoir si une personne pouvait le maîtriser et connaître toutes les casquettes qu’il portait, avec toutes les vexations qu’il pouvait causer ici ou là.

Certes, il aimait avant tout apparaître comme professeur agrégé de médecine, mais il était aussi le maire RDPC (Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais) d’une partie de son village et notable à Bandjoun. Membre d’une multitude d’associations et propriétaire de clinique, il était aussi gestionnaire de club de football et de structure de microfinance. Ancien haut fonctionnaire, il s’attribuait ou il se laissait attribuer la création ou même la propriété de l’Université des Montagnes (UdM). Et la liste est loin d’être exhaustive.

En tout cas, lorsqu’on est un homme public habité par le genre de discrète ambition qu’affichait le Pr Kaptuè, il est normal que votre passage sur terre s’apparente à une légende et qu’il soit difficile d’avoir une photographie un tant soit peu exacte de votre personnalité. Chacun(e) ne peut donc s’exprimer qu’à partir de son vécu personnel d’un tel personnage.

J’ai revu le Pr Kaptuè pour la dernière fois aux obsèques de Innocent Futcha en mars 2021.

Alors que nombre d’anciens compagnons de Futcha à l’UdM avaient brillé par leur absence à cette occasion, j’avais trouvé que le Pr Kaptuè avait fait montre d’élégance et surtout de beaucoup de dignité en venant assister de bout en bout au départ d’un compagnon qui, de son vivant, était toujours prêt à témoigner contre lui pour sa gestion du projet UdM. L’illustre professeur a disparu alors que j’étais en séjour aux USA et quelle n’a pas été ma surprise de recevoir des messages et des coups de fil du Cameroun et d’ailleurs m’annonçant la triste nouvelle. Du coup, je me suis dit qu’il me fallait sans doute dire quelques mots de mon compagnonnage avec celui que certains considèrent à tort ou à raison comme un des pères de la médecine conventionnelle camerounaise et d’autres, de surcroît, mais certainement à tort, comme le propriétaire de l’UdM.

Ma rencontre avec le Pr Kaptuè remonte au début des années 1990, au terme de la rédaction et de la publication du Collectif Changer le Cameroun, Pourquoi pas ? (1990) travail qui avait vu le jour dans ma salle de séjour au lendemain de la chute du mur de Berlin. Comme peu de gens le savent, l’UdM est quelque peu la fille dudit collectif puisqu’il est publié alors que l’unique université publique camerounaise de l’époque était en train de s’embraser. Alors naît l’idée de créer un établissement privé d’enseignement supérieur un peu expérimental, à l’instar de l’Université Catholique d’Afrique Centrale.

Une fois le concept élaboré, la personne à laquelle on songe pour en être le porteur est le Professeur Jacques Kamsu Kom. Ce dernier est l’un des premiers camerounais à débarquer comme professeur en titre à la Faculté des sciences au milieu des années 1960 alors que nombre d’entre nous étaient encore étudiants de premier cycle.

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A l’époque, nous étions fascinés de constater qu’au-delà des professeurs de la Fondation Française de l’Enseignement Supérieur en Afrique Centrale qui encadraient l’Université Fédérale du Cameroun à Yaoundé, il y avait aussi des Camerounais d’un tel niveau de compétence.

C’est donc naturellement vers le Pr Kamsu Kom qu’on se tourne lorsqu’on achève d’élaborer le concept et les contours de l’UdM. Pharmacien et Docteur d’État ès sciences en chimie, Kamsu Kom avait le profil idéal pour porter une filière d’études pharmaceutiques et surtout pour initier un programme d’ingénierie avec en priorité une filière de génie chimique qui aurait été l’unique offre en chimie appliquée en Afrique au Sud du Sahara, Afrique du sud excepté. Pour des raisons que je n’ai jamais réussi à m’expliquer, le Pr Kamsu Kom déclina notre invitation. Au terme du compte rendu au collectif, il me souvient que c’est le regretté David Ndachi Tagne qui proposa au groupe de faire appel à Lazare Kaptuè dont j’entendais le nom pour la première fois. Rendez-vous est donc pris avec le Pr Kaptuè qui accepte l’offre.

L’entrée en scène de Kaptuè fut d’autant plus applaudie que l’on s’accorde avec lui de commencer par les études médicales car, d’après lui, si on réussissait à initier les études médicales, plus rien ne pouvait nous empêcher d’ouvrir d’autres filières.

Ainsi s’explique pourquoi l’Université des Montagnes commence sur les chapeaux de roue parce qu’au-delà des difficultés purement académiques et administratives que requiert l’implantation des études médicales  sérieuses, le domaine est pour ainsi fétichisé dans l’imagerie populaire. Que d’enfants rêvent de devenir médecin, que de familles souhaitent d’avoir un rejeton médecin ou au moins exerçant une profession connexe compte tenu des maux qui nous assaillent et de l’offre limitée des établissements hospitaliers et des formations en métiers de la santé.

Il est décidé d’entrée que l’UdM ne serait pas une entreprise unipersonnelle comme le sont des institutions telles que Siantou, Matamfen, Ndi Samba et autres. On veut créer un projet auquel on peut associer toutes les âmes de bonne volonté du Cameroun, d’Afrique et d’ailleurs dans le monde. L’idée semble séduire le Pr Kaptuè qui prendra la tête de l’Association pour l’Éducation et le Développement, structure créée par la suite pour servir de tutelle à l’Université des Montagnes.

La philosophie globale était définie mais il restait à structurer l’institution et à ameuter les bonnes volontés au profit du projet. Ce à quoi se sont consacrés d’autres responsables au sein de l’Association. Voilà pourquoi, il serait injuste aujourd’hui de parler de l’UdM sans nécessairement citer les acteurs majeurs qui ont contribué à son avènement. Louis-Marie Ongoum, un africaniste de première heure en fut le premier président et Fabien Kangè donna une impulsion mémorable au projet avec ses théories inspirées de l’Égyptologie qui fascinaient les étudiant(e)s.

Les sciences de la santé à l’UdM, c’est aussi Lawrence Njikam, pharmacien, mais aussi et surtout Boniface Nasah qui mobilisa une équipe de choc pour poser assidument les bases d’un enseignement de qualité. Le travail du Professeur Nasah sera poursuivi par le Professeur Robert Leke qui est reconnu à l’UdM comme la personne qui, en organisant des stages extrêmement structurés et bien suivis en milieu hospitalier, a professionnalisé la formation médicale à l’Université des Montagnes. Ainsi donc, si Kaptuè fut un acteur majeur de l’aventure UdM, il fut un acteur parmi tant d’autres..

Il se trouve malheureusement que le Pr Kaptuè semble avoir été toujours hanté par le syndrome du parti unique dont on dit qu’on en sort difficilement ou qu’on n’en sort jamais indemne. N’ayant jamais fait partie de ses administrés à la mairie de Demdeng (Bandjoun), je ne sais pas comment il s’y prenait pour la gérer pendant si longtemps, pour pouvoir la confisquer comme il l’a fait depuis sa création dans un Bandjoun extrêmement riche en ressources humaines et intellectuelles. Mais je crois savoir qu’il n’avait jamais touché à un clavier d’ordinateur. Sa relation avec l’internet était gérée par procuration, tant les outils modernes de communication lui étaient étrangers.

C’est donc dire que derrière le manager hors pair qu’il semblait être ou le leader non contesté que l’on connaît, se cachait peut-être un gourou ou un subtil et talentueux prestidigitateur. Il me souvient qu’il dut une fois répondre à un de ses collaborateurs à l’UdM qu’il ne saurait y avoir deux coqs dans un poulailler lorsque celui-ci attirait son attention sur les conséquences que nombre de ses décisions, toutes plus laxistes les unes que les autres pouvaient engendrer !

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Désormais, il devient passablement délicat de passer au crible le bilan du Pr Kaptuè à la tête de l’UdM puisque la mythologie semble dorénavant défier l’histoire. De fait, de son vivant, il a su jouer sur la fétichisation des formations en sciences de la santé évoquée précédemment pour jeter un voile noir sur le management contestable de l’institution et sur sa nature essentiellement collective. Comment ignorer qu’au départ, l’UdM a fait courir la diaspora camerounaise d’Europe et d’Amérique du Nord qui l’a inondée d’équipements et de professionnels de haut niveau pour asseoir un projet d’excellence ? Le Pr Kaptuè emboita d’ailleurs le pas à ce mouvement et mobilisa son ancien camarade et ami Bernard Boneu qui, à son tour fit débarquer son réseau de France pour consolider les enseignements en sciences de la santé à l’UdM.

N’est-ce pas d’ailleurs le réseau du Professeur Boneu avec AGIR (Association Générale des Intervenants Retraités) qui permit d’obtenir du Ministère de l’Enseignement Supérieur la validation des diplômes de l’UdM qui étaient en train de s’enliser dans le détour kinois ? Mais la coopération internationale qui a fait les beaux jours de l’UdM ainsi que l’apport massif de la diaspora se sont dès 2014 heurtés au nombrilisme et à l’égotisme des dirigeants de l’institution dont l’excellence initiale a dès lors commencé à décroître pour n’être plus aujourd’hui qu’un lointain souvenir. On peut d’ailleurs se demander si le Pr Kaptuè, à force de se laisser percevoir comme le messie tant enchanté de ses nombreux thuriféraires n’a pas plutôt contribuer à la descente aux enfers d’un projet qu’il a embrassé sans véritablement en comprendre les tenants et les aboutissants.

Au départ, le Pr Kaptuè chapeaute essentiellement l’Association pour l’éducation et le Développement, porteuse de l’UdM. À la tête du bureau exécutif de l’AED, il contribua à faire jouer au bureau son rôle de Trustee de l’institution. Deux événements marquants vont pousser le Pr Kaptuè à se dévoiler : la démission du Professeur Kangè Ewane et l’entrée en scène de l’Agence Française pour le Développement (AFD). Le départ de Kangè Ewane fait rentrer Kaptuè comme président de l’UdM en gardant le poste de président de l’AED tandis que l’AFD, à son entrée en scène pour le financement de l’UdM, exige la fin du cumul. Sans en rire, il se permit de pasticher un de ses mentors en nous balançant, sans sourciller, la formule « Ne cumule pas qui veut… » !

On se souviendra qu’à ce moment-là justement, l’UdM était en passe de devenir une université de référence d’autant plus que l’entrée en scène de l’AFD avec un prêt concessionnel de plus cinq milliards de CFA pour la construction de ses infrastructures était presque un acquis. Comme il fallait choisir, le Pr Kaptuè qui était donc Président de l’AED et de l’UdM préféra abandonner le poste de président de l’AED pour n’être plus qu’à l’UdM, sans doute aussi pour faire perdurer l’illusion d’en être le propriétaire. Mais comme cela se verra très rapidement, le financement exceptionnel de l’AFD aiguisa de féroces appétits et le projet UdM devint alors l’objet de toutes les convoitises. Le Pr Kaptuè devait faire montre d’un leadership à tout crin dont il avait le secret pour gérer les nombreux loups qui n’attendaient qu’un moment d’inattention pour emporter la caisse.

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Mais quelle ne fut pas ma surprise lorsqu’au cours d’une longue conversation seul à seul avec lui dans son bureau, je lui fis un exposé sur les tropismes, les « camerounités », c’est-à-dire les manœuvres de prévarication en cours. Au terme de mon long exposé en tête à tête, une réponse énigmatique et passablement crue que je cite d’ailleurs dans Université des Montagnes ; Pour solde de tout compte (2017), m’envoyait à mes chères études : «Comme tu dois le savoir, nul ne s’est jamais plaint des odeurs de ses déjections », p. 132.

Depuis lors, je n’ai cessé de me poser mille et une questions qui demeureront à jamais sans réponse. Le Professeur Kaptuè qui s’était laissé embarquer dans le bateau AED/UdM pour continuer à servir le pays comme citoyen, était-il donc complice des officines occultes qui travaillaient nuits et jours pour créer à la camerounaise des entreprises fictives et siphonner le crédit de l’AFD ? Ce qui a abouti au fait que l’AFD n’aura jamais déboursé toutes les sommes prévues du fait des retards accumulés par les responsables du projet de construction. À quoi étaient dû les retards sinon aux manœuvres de gestion peu orthodoxes ?

Le professeur Kaptuè savait-il donc que l’UdM faisait du népotisme et offrait des contrats de prestation de service à des taux vertigineux, simplement parce que les bénéficiaires étaient de la famille, des parents ou amis de ses collaborateurs et n’affichaient aucune compétence particulière  ?

Le Professeur Kaptuè savait-il donc que le code de recrutement à l’UdM était souvent contourné pour permettre le recrutement des membres de la famille des responsables qui n’avaient pourtant aucune compétence à démontrer mais qui avaient souvent des salaires défiant toute raison ?

Le Professeur Kaptuè savait-il donc qu’une bonne partie du matériel en provenance de la diaspora était détourné et se retrouvait sur le marché alentour ?

Le Professeur Kaptuè comprenait-il donc que nombre de jeunes talents qu’on recrutait pour former et préparer à prendre la relève démissionnaient après quelque temps du fait que les principes gérontocratiques et patrimoniaux l’emportaient sur les compétences des uns et des autres ?

Le Professeur Kaptuè était-il donc au courant que l’UdM était en train de devenir une espèce de ring où les ressortissants de différents villages/familles des responsables s’étripaient à fleuret moucheté pour le contrôle de l’institution et de ses ressources à défaut de se l’approprier ? 

Le Professeur Kaptuè connaissait-il donc le réseau des marchés de surfacturation de rétro-commissions, de marchés fictifs et de la comptabilité fantaisiste qui étaient en train de faire son nid dans la maison ?

Bref, ces questions et des milliers d’autres m’interpellent et interpelleront sans doute quiconque voudra se pencher sur le legs d’un homme qui a pourtant fait de son mieux pour que progressent les formations en sciences de la santé au Cameroun.

Ainsi, le débat sur le destin de l’UdM ne fait que commencer. Mais la mission du Pr Kaptuè s’étant achevée, il ne nous reste plus qu’à espérer que l’histoire sache désormais faire la part des choses et de lui souhaiter de reposer en paix.

Ambroise Kom

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