MANU DIBANGO: LE SOUFFLE ETERNEL !

0 57

Il a fait, entre autres prouesses, par la puissance et les vertus de son génie, du Makossa, un rythme venu du Cameroun, un nom devenu universel, cité aux quatre coins de la planète : ma ma maKossa, fredonné, déclamé, chatonné, serti dans l’un des albums les plus glorieux de l’histoire, Thriller de Michael Jackson, les 60 reprises, sampling de Soul Makossa dont ceux de Rihanna, Kanye West, Jennifer Lopez, Will Smith…

Manu Dibango, arraché à notre affection, par les épines mortelles de la couronne de ce satané coronavirus, n’est ni homme du passé de l’émergence et de la gloriole des musiques africaines, entre la pointe des années 60 et zénith des années 80, aux côtés des Kabasélé, Fela, Franco, Rochereau, Masekela, Makeba, Bebey, Akendengue, Oryema, Wemba et autres cadors sacrés, ni figure de passés inédits, fondateurs.


Quand il nous fit, à Dieudonné Ngomou et ma modeste personne, l’aumône de son précieux temps comme invité d’honneur et parrain des 1ères Journées Camerounaises du Patrimoine, le 20 juillet 2010, au Forum des Images à Paris, il confia au public présent, que  » la force d’un patrimoine musical de qualité, d’œuvres riches et puissantes, de compositions s’inspirant profondément de l’Afrique, est de traverser le temps, les époques et de nourrir continuellement la postérité « .

De la race des géants donc, aussi rares que singuliers, qui ont dominé de leur stature le 20e siècle, enjambé, le 21e, avec la majesté de l’éléphant, dont il portait le nom ( Njocké ), il est, donc, par ce propos qui s’applique à son grand-oeuvre, figure d’éternité. De la trame, aussi, de ceux qui rentrent avec grâce dans les Panthéons, les Hall of Fame et les cours d’honneur du monde, ayant inspiré les plus grands.

Pas dévot pour un cierge, il est devenu, par une carrière d’exception, pape de l’Afro-jazz ; inventeur de la World, mot-valise transporté dans tous les wagons de l’univers de la musique. Icône sobre et accessible, il est devenu, également, une figure mythique ; un concentré des traits de la légende vivante. Sa voix de stentor – une sorte d’Armstrong d’Afrique – comme lors de ces concerts d’anthologie avec les plus grands orchestres philharmoniques du monde, à New York, Tokyo ou Berlin, résonnera longtemps encore. Au dessus de la canopée, des prairies, jardins et fleurs des rythmes, où, en apiculteur des sons, comme le décrivait le journal anglais, The Guardian, PapaGroove butinait, en 1982, cornaqué par le ministre Guillaume Bwele, au temps du frémissement d’une vision culturelle dans son pays, le nectar des Fleurs Musicales du Cameroun.

Lire aussi:   Cameroun: journée de violence dans la région du Nord -Ouest

Ce timbre de géant parmi les chantres, tintera pour un temps infini sur les coteaux du Mont-Fako, au pied des Rhumsiki, dans les vallons du Moungo, les piémonts des Grassfields, les berges du Wouri à Douala, où il enregistra dans les studios de la mère des radios au Cameroun, Nasengina, son premier titre en langue locale, et les rives du Nkam, dans son pays, resté au tréfonds de son coeur comme sur la couverture de son passeport.

Un trait d’attachement à ce pays, celui de Francis Bebey, rencontré en 1951 dans la première colonie de vacances d’élèves et étudiants camerounais de France à Saint-Hilaire, qui lui entrouvrit les portes du jazz. Début d’une passion insatiable pour les instruments de musique, le piano en prime, qu’il jouera, en même temps que l’orgue, au mitan des années 60 chez Dick Rivers et Nino Ferrer, et le saxophone, emprunté chez son compère Moyébé Ndédi, lucarne dans l’univers des plus grands d’alors dont l’immense Sydney Bechet.

Son rire – marque de fabrique – grassouillet et communicatif, signe aussi d’une âme joyeuse et généreuse, tels ces refrains et couplets d’une fournée d’albums cultes, fondamentaux et à plusieurs mains et voix, qu’il nous lègue, s’entendra encore dans l’évocation de mille souvenirs. Allez dans les rues de St-Calais, sa ville d’adoption, qui l’accueillit en 1949, en France, à la Maison des Jeunes et de la Culture, baptisée en son nom, au Festival « Soirs au Village « , qu’il monta, vous l’entendrez !

Faites un tour dans ces chapelles où il exécutait Lamastabastani, en la mémoire de sa regrettée Coco, comme on déclame un Te Deum, vous l’écouterez ! Allez taper la causette avec Maxime le Forestier, chansonnier français, auteur de  » Mon frère « , bande-son de toute une génération, qui organisa, avec d’autres artistes célèbres, la Fête à Manu à l’été 88, il échappera d’une anecdote.

Lire aussi:   Penda Ekoka: Je vais à ce procès le cœur léger, la tête haute, conscient de la justesse de mon combat

Son port altier, devenu un totem médiatique, restera à l’horizon. Allez recueillir les témoignages de Jack Lang, de Bertrand Delanoe, ils auront les yeux toujours pétillants à l’évocation du Chevalier des Arts et Lettres et de la Legion d’Honneur. Allez discuter avec Jean Dikoto Mandengue et Slim Pezzin, ses vieux compères, du fabuleux destin de Soul Makossa, face B de l’hymne de la Coupe d’Afrique des Nations 1972, ils vous feront le récit de l’émerveillement d’Ahmet Ertegun, le patron de légende d’Atlantic Records, qui invita Manu Dibango et son orchestre à se produire au très réputé Appolo Theatre d’Harlem aux cotés du Fania All Stars, début de la consécration mondiale ; ils vous raconteront la ferveur de ces Afro-Américains, décidés à renouer avec leurs racines qui découvrirent dans les bacs de New York et à travers les platines du Dj David Mancuzo, le nectar des musiques africaines et les saveurs des compositions de Manu Dibango. Abordez le sujet avec cette fournée de grands instrumentistes et artistes africains passés par l’écurie Manu Dibango, portés au pinacle au sein de son orchestre, ils tricoteront la belle toile d’une formidable aventure humaine et musicale.

Entré à la postérité par les fenêtres du hasard des destins, les portes-mystères du succès et les sas de bégaiements de l’histoire de la musique, il est, pour l’inscrire davantage dans notre présent et tous ces futurs qu’ouvrent la valorisation de son œuvre, l’artiste panafricain par excellence, grâce entre autres à cet exquis Wakafrica, monté avec son ami Yves Bigot ; l’homme-universel par vocation. Homme-lianes, Manu Dibango, a établi, par son inspiration prodigieuse, son parcours pavé de mille expériences, son œuvre riche et diverse des rythmes aux quatre vents, son incroyable humanisme, un pont inébranlable entre le Cameroun, l’Afrique, le Monde Noir ( musical et culturel ) et le monde. Ses engagements pour l’Ethiopie dans les années 80, pour la protection de la planète, pour un statut plus digne et protecteur pour les artistes, pour la diversité à l’Unesco dont il était ambassadeur pour la paix et au sein de l’espace francophone et pour tant de causes, en étaient la traduction éclatante. Son engagement, aussi, en soutien à des projets ancrés dans nos terroirs, comme celui de la construction du musée royal de Foumban, pour lequel il accompagna son ami, Ibrahim Mbombo Njoya, en juin 2011, au Chateau de Versailles, établissement public résolu à accompagner ce projet.

Lire aussi:   Esclavage en Libye : 1700 Camerounais concernés, selon l’Oim

Signe d’un fabuleux parcours et d’un héritage sédimenté en 60 années d’une carrière de roc, des milliers de textes, tweets et messages d’hommages mérités, venant de chefs d’Etat, personnalités internationales, figures consacrées, artistes de renom et humbles citoyens, sont partagés depuis l’annonce de son décès. Ils ont les propriétés de l’humus, matrice des fleurs resplendissantes, dont parlait Papa Manu. Ils puisent au tréfonds d’expériences vécues avec Manu Dibango ou de la reconnaissance de son apport inestimable à l’humanité.

Ils trempent aussi, pour les plus lucides, telle cette ode-plaidoyer d’Amobe Mevegue, dans l’encre de la vérité, de sa quête sinon, pour ce « Sil Awu », ces questionnements post-mortem, de l’Afrique profonde, pour interroger nos démissions, nos manques, les dévoiements de sens et le désert de politiques et d’infrastructures culturelles imputables au manque d’ambition et de vision, au Cameroun et en Afrique.

Comme pour faire écho à cette demande formulée par Manu Dibango, en janvier 2013, à Paul Biya, à Paris, lors d’une audience avec la Diaspora, à laquelle j’assistais :  » Ce serait une très bonne chose qu’il y’ait une académie, un conservatoire, une Cité, dignes de ce nom consacrés à la culture et surtout à l’apprentissage de la musique, la valorisation de notre immense patrimoine musical et sa conservation au Cameroun… »

Puissent ces hommages permettre que les exhortations de Manu Dibango prennent forme !Puissent ce concert de louanges se matérialiser, tel son grand oeuvre, dans mille projets pour la culture et le patrimoine !

Source – Facebook: A. Mounde Njimbam

commentaires
Loading...