L’EMPLOI SALARIES N’A PAS D’AVENIR EN AFRIQUE: Remise en cause de la politique économique du Cameroun par l’Economiste Ndongo Samba Sylla

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L’Economiste Sénégalais Ndongo Samba Sylla remet en cause toute la politique économique d’un pays comme le Cameroun quand il dit que « pour améliorer significativement le bien-être de nos concitoyens, nos gouvernements placent donc leurs espoirs dans la création massive d’emplois décents que l’accélération de la croissance économique est censée entraîner… ma thèse est que l’emploi salarié décent n’a pas d’avenir en Afrique et que c’est une stratégie parfaitement anachronique au XXIe siècle que de vouloir faire dépendre le bien-être des Africains de l’idée d’une croissance économique capable sinon de générer le plein-emploi décent du moins de faire de l’emploi décent la norme dominante d’emploi. La création d’emplois pour distribuer du pouvoir d’achat est une problématique de la deuxième partie du XXe siècle. Au cours du XXIe siècle, la problématique majeure sera, particulièrement en Afrique, comment redistribuer les richesses sociales autrement que par l’emploi…

Premièrement, il repose sur l’idée que l’on peut créer des emplois de manière illimitée, ce qui est une façon de ressasser le mythe de la croissance économique illimitée, une croyance absurde que l’écologie politique a aisément mise en pièces.Face au spectre du chômage technologique, d’où vont venir les millions d’emplois décents ?

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L'Economiste Sénégalais Ndongo Samba Sylla

Face à ma thèse du caractère hautement improbable de l’atteinte du plein-emploi décent, certains pourront, malgré tout, soutenir que l’Afrique, un continent qui dispose d’un réservoir important de ressources naturelles, a le potentiel pour créer des emplois décents à un rythme compatible avec l’évolution de sa force de travail. Cet argument est défectueux sous un double aspect…Deuxièmement, l’argument du potentiel important de création d’emplois décents ne prend pas en compte l’impact en termes de destruction nette d’emplois de la vague récente d’innovations technologiques. Les récentes innovations technologiques ont pour effet de rendre le travail humain de moins en moins nécessaire dans la création des richesses sociales. Celle-ci dépendra de plus en plus du progrès scientifique et technique…

Aucun secteur économique n’est épargné, pas même les services. Ce qui limite le potentiel de réallocation sectorielle de la main-d’oeuvre victime de l’automatisation, de la robotisation et de l’informatisation. Dans ce contexte, l’on peut se demander d’où peuvent venir les millions d’emplois décents auxquels aspire la jeunesse africaine.

Ils ne viendront certainement pas de l’agriculture, nonobstant la nécessité de défendre en Afrique le maintien d’une agriculture paysanne. En effet, au cours du processus de développement économique l’agriculture n’a pas vocation à créer des emplois. Elle doit plutôt en détruire dans des quantités phénoménales. Le surplus de travail du secteur agricole doit en principe être alloué dans le secteur secondaire et dans les services. La difficulté est que le secteur manufacturier, secteur traditionnellement intensif en main-d’oeuvre, ne crée plus autant d’emplois que par le passé… Partant de là, la question qui se pose est de savoir si l’on va condamner la majorité des Africains à occuper des emplois qui seraient inutiles ou superflus dans une société mieux organisée simplement parce que nous n’osons pas imaginer un autre modèle de redistribution des gains de productivité. ..
Les dirigeants africains devraient méditer ce propos de plein de sagesse et en tirer les conséquences. L’Afrique a certes d’énormes potentialités économiques et une marge importante en termes de progrès économiques à réaliser. Des millions d’emplois décents pourront être créés dans un proche avenir… Mais le plein-emploi décent est une illusion. Aucun gouvernement africain ne pourra créer suffisamment d’emplois décents pour sa jeunesse.

A terme, dans un contexte où l’emploi salarié décent se fera relativement raren et renforcement de l’égalité hommes-femmes notamment), de mettre en place des politiques qui déconnectent l’accès à (i) un revenu décent, (ii) une protection sociale significative et (iii) des possibilités de financement des projets économiques de la détention d’un emploi salarié formel. Mettre en place un nouveau paradigme distributif, tel est le défi majeur à l’intersection de l’évolution démographique et des mutations technologiques contemporaines pour l’Afrique du XXIème siècle.

Ces deux dynamiques en cours ont le potentiel de contribuer à l’éclosion d’une civilisation de l’abondance, de la gratuité, du partage et de la libération humaine. Par exemple, l’on parle souvent d’encourager la participation politique des classes populaires. Cette légitime aspiration demeurera un voeu pieux tant que les classes populaires ne seront pas libérées significativement de la dictature de l’emploi. Des horaires de travail réduits et une sécurité économique sont des préalables sans lesquels il est difficile d’entrevoir une réelle participation politique des gens ordinaires.

Mais penser ainsi, c’est déjà articuler des logiques incompatibles avec le maintien du capitalisme et des institutions politiques et culturelles sur lesquelles il repose. D’où la question de savoir : le capitalisme, s’il a un avenir, est-il susceptible de créer l’avenir que nous voulons pour les jeunes d’aujourd’hui et de demain ? Pour ma part, je ne le pense pas. Quelle que soit la réponse apportée par les uns et autres, le débat mérite au moins d’être ouvert.

par Ndongo Samba Sylla 
– Face au défi démographique et aux mutations technologiques, l’emploi salarié décent a-t-il un avenir en Afrique ? – EXTRAITS – Ateliers de Dakar 2016

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