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Le fils du leader historique de l’Upc, assassiné le 15 janvier 1971, s’exprime à coeur ouvert.

Le 15 janvier 1971 est une date gravée dans l’histoire du Cameroun.

Où étiezvous ce jour-là et que faisiez- vous précisément ? Que reste-t-il de cette journée dans votre mémoire intime ?

L’immortel Ernest Ouandié,

Ce jour-là était un vendredi 15 janvier. J’ai retenu cette date, je ne l’oublierai jamais. J’étais en classe de Terminale C au Lycée de Leclerc de Yaoundé, en plein cours de mathématiques, avec mes camarades, parmi lesquels certains sont aujourd’hui bien connus, comme le ministre Grégoire Owona. Je dirais que cette journée est restée gravée dans mon âme. Vous savez, à cet âge là… Je m’étais séparé de
mes parents lorsque j’avais six ans. En 1971, je devais avoir une vingtaine d’années. Et j’apprends, alors que je suis en classe, que mon père va être exécuté. Ce jour-là j’ai fait un malaise à la mi-journée. Ce n’est que le soir, au retour, que nous avons appris l’exécution de mon père, survenue le matin, à 10 heures. Dans mon for intérieur, j’ai conservé cet évènement comme un sacrifice suprême: celui que ma famille, à travers mon père, venait d’offrir pour la liberté des Camerounais.

Votre mère, Marthe Ouandié, a partagé le combat et le destin de vote père. Pouvez- vous revenir sur son parcours militant, son histoire personnelle et ce qu’elle est devenue après le 15 janvier 1971 ?
Effectivement, lorsque j’étais plus jeune, ma mère était très active dans la lutte pour l’indépendance. Elle avait des camarades de combat, comme Madame Biyong épouse Ngapeth, qui était sa proche amie. Elles ont cheminé  ensemble. C’étaient de braves militantes. Madame Ouandié est décédée en 2015. Elle est enterrée à Bafoussam, dans le village de son mari. Elle a combattu sans relâche, elle a suivi son époux partout où il allait. C’était une femme vaillante. Tout le monde se souvient de la plaidoirie qu’elle avait faite à l’ONU, face aux représentants du pouvoir colonial, lors d’une session. Elle avait
éclaté en sanglots. Et lorsqu’on a demandé à un fonctionnaire français quel était son programme pour les femmes, elle avait répondu : « Non, il sera mal à l’aise pour répondre à cette question.
Demandez-lui plutôt combien de billes de bois il sort du Cameroun.» Toute l’assemblée de l’ONU avait
éclaté de rire. Cela lui a attiré les foudres de la part des colons. Elle a donc été une femme
profondément courageuse. Elle a passé le restant de ses jours au Togo, où elle a été accueillie par le Président Eyadema qui lui a accordé l’asile politique pendant 40 ans. Ce n’est qu’en 2000 qu’elle est revenue au Cameroun. Je suis allé la chercher, avec l’aide de son jeune frère Eding Bernard, et je l’ai ramenée au pays. Elle s’est installée à Douala et c’est dans cette ville qu’elle est décédée
en 2015.

Interview de Ernest Ouandié (Novembre 1960)

Ernest Ouandié n’a pas seulement laissé un héritage politique, mais aussi une descendance. Combien d’enfants a-t-il laissés et que sont-ils devenus ?

Mon père a eu cinq enfants avec ma mère. Ma soeur Mireille, avec qui je suis resté
au Cameroun, est décédée. Elle est morte à Paris où elle est enterrée.Mon père a également eu
une fille, avec une cousine de Jerry Rawlings, aujourd’hui décédée. Elle s’appelait Ernestine
Ouandié épouse Djoko.

Il y a quelques années, un discours ancien a refait surface, présentant Ernest Ouandié et d’autres figures historiques de l’UPC comme de simples « bandits ». Comment avez-vous vécu ce retour d’une thèse qui a profondément divisé l’opinion publique ?
Vous savez, l’individu qui a tenu de tels propos, je ne le connais même pas. Et je n’ai d’ailleurs pas besoin de le connaitre. Dans la vie, il y a des no name, des gens dont on ne sait pas d’où ils sortent
et qui cherchent toujours à se faire remarquer, soit par le scandale, soit par des actes prétendument méritants, soit par le boucan. Je crois que celui-ci s’inscrit clairement dans cette catégorie. Je ne vais donc pas m’y attarder. Cela m’a laissé parfaitement indifférent, à trente-sept degrés. Traiter
Ernest Ouandié de « bandit » relève tout simplement de l’analphabétisme politique. Quand quelqu’un est inculte, quand il n’a pas reçu d’éducation, il peut se permettre d’avancer n’importe quoi.

Avec le recul, quel regard portez-vous sur l’héritage politique laissé par votre père à travers l’UPC (Union des populations du Cameroun) ? Peut-on dire aujourd’hui que ce combat porte, au moins sur le plan historique, ses fruits ?
L’UPC a été fractionnée. Vous savez que c’était le parti le plus puissant, le parti historique, celui qui posait d’énormes problèmes au pouvoir colonial. Je crois que la France a tout fait pour détruire
l’UPC, en recrutant certains leaders et en y introduisant volontairement la division. C’est pour cela qu’aujourd’hui vous avez vu apparaitre des UPC A, des UPC B, des UPC C, et ainsi de suite. Ils n’arrivent pas à s’entendre, allez donc savoir pourquoi. Pour l’instant, je pense que chacun devra tirer les conséquences de cette situation et déterminer les responsabilités des uns et  des autres dans la destruction, ou à tout le moins dans l’effacement de l’UPC. Mais l’UPC demeure une âme immortelle. Elle ne disparaitra jamais. Elle renaitra de ses cendres. Ce n’est qu’une question de temps.

On vous a relativement peu vu reprendre le flambeau politique de votre père, contrairement à ce qui s’observe dans d’autres pays ou familles militantes. Comment expliquez-vous cette distance apparente vis-à-vis de l’engagement politique direct ?
Vous savez, moi je ne suis pas doué pour la politique. J’ai grandi auprès d’oncles qui étaient de brillants esprits, et que vous connaissez très bien : Bernard Eding, Thomas Melone, Stanislas Melone, Ngango, Yondo Marcel. Ce sont de grands intellectuels qui m’ont beaucoup encadré. Tout le monde sait aussi
que j’ai un franc- parler. Je déteste les compromissions, je déteste le mensonge. Or, si vous n’avez pas ces « qualités là », vous ne pouvez pas faire de la politique. La politique est mêlée de mensonge,
de coups bas, d’ingratitude. Et je ne sais pas faire cela. Donc, très franchement, je ne peux pas faire de la politique. Non. Je fais autre chose.

Une des rares interviews d’Ernest Ouandie et de Madame moumie’

Le président du MANIDEM, Anicet Ekane, qui revendiquait Ernest Ouandié comme mentor, avait exprimé le souhait d’être inhumé à ses côtés. Quelle suite entendez-vous donner à cette demande, hautement symbolique ?
Chacun se fait enterrer là où il le souhaite. C’est à sa famille de se poser cette question. Adressez- la donc à sa famille. Chacun choisit son dernier domicile. Ce n’est pas à moi de décider ou d’indiquer le lieu de sépulture de Monsieur Anicet Ekane, que j’ai eu l’occasion de croiser à deux reprises.

Sur un plan plus personnel, quel élève étiez-vous ? Lorsque vos camarades pouvaient inscrire le nom de leur père sur leurs cahiers ou être accompagnés à l’école, cela vous était-il possible, ou au contraire difficile à assumer ?
J’ai été un élève moyen, un élève correct. La preuve, j’ai obtenu mes diplômes à Paris-IV Dauphine. Je ne
peux pas dire que j’étais une lumière, mais je n’ai jamais été en difficulté. En revanche, je n’ai jamais eu honte- jamais- de mon nom, ni de l’écrire, jusqu’à aujourd’hui. Parce que je sais que le travail accompli par mes parents, était un travail noble, un travail valorisant. Un travail que certains, qui les traitent aujourd’hui de bandits, n’auraient pas été capables de faire.

La sépulture de votre père a été profanée à plusieurs reprises. Avez-vous une idée de qui est à l’origine de ces actes et de ce qu’ils révèlent, selon vous, du rapport du Cameroun à sa propre histoire ?

Quand vous me demandez si j’ai une idée de qui est à l’origine de ces actes, je vous réponds : si je le savais, j’aurais porté plainte. Mais vous savez, dans la vie, chacun pose des actes qui lui seront reprochés plus tard. Pour ceux qui ont commis ces gestes, ils l’ont peut être fait par ignorance. Je le leur pardonne. Je leur pardonne sans condition et je leur demande simplement de se repentir. On ne profane pas la
tombe d’un individu, car ce que l’on fait aujourd’hui à autrui peut se retourner contre soi demain.

 

Entretenez-vous des relations avec les descendants d’autres chefs historiques de l’UPC – Ruben Um Nyobè, Félix Roland Moumié, Ossende Afana, entre autres ? De quoi parlez-vous lorsque vous vous rencontrez : du passé, du présent, ou de ce que l’histoire n’a pas encore réglé ?
Bien sûr ! Lorsque j’étais au Lycée Leclerc, j’étais avec Léa, la fille aînée de Ruben Um Nyobè. Une jeune fille très brillante. Je connais aussi Daniel, que j’ai rencontré à Paris. Quant à Felix Roland Moumié, J’ai rencontré sa fille Hélène et sa petite fille Marthe, qui vit en Espagne. Pour les enfants d’Ossende Afana, nous nous voyons régulièrement. Je connais le docteur et l’autre, le professeur qui s’appelle
également Um Nyobè. Nous nous rencontrons, nous nous connaissons bien et nous nous fréquentons.
Eh bien nous sommes fiers d’avoir eu des parents aussi responsables, qui n’ont jamais ménagé ni leurs familles ni leurs intérêts pour la conquête de l’indépendance du Cameroun.

En 1991, l’Etat camerounais a officiellement réhabilité certaines figures historiques. Comment avez-vous accueilli cette décision ? Et comment jugez-vous l’écart entre cette reconnaissance sur le papier et la réalité, où ces noms restent encore marginalisés dans l’espace public ?

Je l’ai dit, c’est une bonne décision. Une décision prise pour réconcilier les Camerounais…Le Cameroun avec les Camerounais. Elle a été initiée par le président Paul Biya. On peut lui reprocher beaucoup de choses, mais cette décision traduit sa volonté d’apaiser les tensions, de ramener la paix et surtout de réconcilier les Camerounais avec leur histoire. Il n’est pas encore allé très loin, Aujourd’hui, ce que je réclame, c’est que le président de la République fasse davantage. Par exemple, construire un mausolée pour que tous ces chefs historiques soient reconnus et enterrés dignement. Et surtout, qu’il organise une journée historique des martyrs avant la fin de son mandat.


 

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