L’Avocat face à la Régression des Libertés: les acquis des années 1990 enterrés.
Chères Consœurs, Chers Confrères,
Nous venons d’accompagner le Bâtonnier émérite YONDO Black qui nous a offert un océan bleu en 1990. De cet océan il est permis à chaque avocat de percevoir, et la côte, et le fond de la mer des libertés.
Le Bâtonnier YONDO a accosté. Mais, pour moi, n’y a pas d’adieu définitif pour l’esprit qui a servi une cause juste.
Si je prends la parole aujourd’hui, c’est parce que je crois qu’il m’entend certainement depuis la côte. C’est aussi parce que je me sens emporté par une vague monstrueuse qui transforme cet océan bleu qu’il nous a légué en océan rouge. C’est surtout et enfin pour nous interpeller sur le champ de bataille qui est le nôtre : la défense de la dignité humaine et la défense de la défense.
L’avocat n’est pas un simple auxiliaire de justice. Il est le rempart contre l’arbitraire.
Or, ce rempart est aujourd’hui attaqué de toutes parts.
Les idéaux pour lesquels les fondateurs de notre Barreau se sont battus—l’indépendance de la Justice, la primauté du Droit, l’État de droit—sont menacés par une vague croissante d’injustice et un recul insidieux, parfois brutal, des libertés publiques.
L’océan bleu devient un océan de larmes, un océan de douleurs, un océan de pauvreté et de sang.
Qu’il me soit permis d’emprunter la formule (à protéger) qui a ouvert les portes de 1990 : ” l’heure est grave”.
Nous faisons face à des périls nouveaux.
Le Barreau est-il désormais reduit au silence ?
Pour le MINAT :
“La place de l’avocat c’est au tribunal “
Pour le Policier quelque soit son grade :
“Me, allez attendre au Parquet “
Pour le Gendarme quelque soit son galon :
“Me, vous n’avez rien à dire ici”
Devant les Conseils de discipline, l’avocat entend :
“On ne veut pas d’ avocats ici”
Ce rejet en chœur de l’avocat n’est pas innocent ! On ne veut pas du troisième œil !
Mais que veut dire la formule consacrée universelle ” je ne parlerai qu’en présence de mon avocat”?
J’hallucine !
Peut-on concevoir un État de droit, sans avocat, ou qui vit sous le silence de l’avocat ?
Peut-on concevoir une sécurité juridique sans avocat ?
Peut-on concevoir la prévention des conflits sans avocats ?
Peut-on chercher à préserver la paix sans les avocats ?
Et les Médiations alors ?
Les règlements des litiges y compris des litiges politiques ?
Comment conduire un arbitrage sans les Conseils ?
L’avocat n’est pas l’adversaire de l’État.
Cela doit être entendu partout et par tous.
Il est le partenaire indispensable d’une justice moderne.
Une société où l’avocat est réduit au silence, réduit à la seule enceinte judiciaire, est une société où l’insécurité juridique règne, freine l’épanouissement et le développement.
Les risques d’une telle société ne sont pas que théoriques ; ils mettent en danger notre fonction même.
Permettez-moi de les classifier pour mieux les combattre.
I. Les Risques Fonctionnels : étouffement du Droit de la Défense.
Le risque fonctionnel est celui qui s’attaque directement à notre mission.
Aujourd’hui, défendre un citoyen , un dossier, une entité juridique quelconque, est un parcours de plus en plus semé d’embûches .
L’Obstruction Procédurale et l’Accès au Dossier :
Nous faisons face à la rétention d’information, à la multiplication des procédures-bâillons, à la perquisition forcée des téléphones sans mandat aux fins d'”exploitation” qui sont des visites policières pour réprimer la pensée.
Nous assistons impuissants à une interprétation restrictive des droits de la défense, qui nous empêchent d’assurer une défense pleine et entière.
Peut-on défendre ce que l’on ne peut pas connaître?
La dévaluation de la Plaidoirie :
L’écoute de l’avocat s’amenuise, souvent remplacée par la lecture expéditive de notes ou la pression du temps.
Certains juges en sont coupables : “Me parlez vite” entend-on lorsqu’on plaide.
Quand la parole de l’avocat est réduite au silence ou à la simple formalité, c’est la voix du citoyen qui s’éteint.
L’instrumentalisation du Droit :
Nous assistons à la création de lois d’exception non écrite ou à la manipulation du cadre juridique pour neutraliser l’opposition politique ou les voix critiques. Les exceptions deviennent la règle jusque devant la plus haute instance juridictionnelle de l’État.
Notre fonction première est alors perçue par tous non pas comme une quête de justice, mais comme une nuisance à l’ordre établi.
Le Barreau n’est pas un parti politique. Pourquoi ses membres sont assimilés ?
Chers Confrères,
Le jour où nous acceptons de ne plus nous faire entendre, nous cessons d’être utiles, nous enterrons la profession d’avocat.
II. Les risques structurels :
La Menace sur l’Institution du Barreau.
Le risque structurel vise l’indépendance collective de notre Ordre, une profession réglementée par la loi issue du parlement. Une institution gouvernée par le principe de l’autorégulation.
C’est le plus grave des risques, car il nous fragilise tous.
La Pression insinueuse sur les Instances Ordinales :
Des pouvoirs, qu’ils soient politiques ou économiques, tentent d’infiltrer ou de neutraliser le Conseil de l’ordre, instance disciplinaire de notre Barreau, cherchant à transformer son autonomie en servitude volontaire.
La division interne :
Lorsque la solidarité confraternelle s’effrite au profit d’intérêts partisans ou d’ambitions personnelles démesurées, le Barreau perd sa force de frappe. Un Barreau désuni est un Barreau muet face à l’injustice.
L’Érosion de l’indépendance économique :
La dépendance excessive à l’égard de certains donneurs d’ordre, notamment l’État ou de puissantes entités privées, peut contraindre l’avocat à une forme de censure interne, l’empêchant de prendre des dossiers qui déplaisent. Nous passons tous à côté.
L’argent ne doit jamais être la boussole de notre engagement déontologique.
L’indépendance du Barreau n’est pas un privilège ; c’est une nécessité démocratique.
Si elle tombe, la liberté suit.
III. Les risques opérationnels : la sécurité et l’Intégrité de l’Avocat.
Le risque opérationnel est personnel, il touche à l’intégrité physique et morale de l’avocat.
La menace physique et l’intimidation :
Comment ne pas souffrir du recul de l’État de droit lorsque l’avocat qui défend les droits de l’homme ou les prisonniers politiques devient une cible?
Les menaces, l’intimidation et les violences, même psychologiques, sont des tentatives ignobles de nous faire taire.
La Surveillance et la Cyber-Menace :
L’ère numérique apporte son lot de dangers. Nos communications avec nos clients, protégées par le secret professionnel, sont de plus en plus exposées à la surveillance illégale ou à l’espionnage. Le secret de la correspondance entre l’avocat et le justiciable est sacré ; il doit être défendu avec la dernière énergie.
L’Exposition Médiatique et la Diffamation : L’avocat engagé est souvent soumis à des campagnes de dénigrement orchestrées pour le discréditer aux yeux du public et jeter le doute sur l’honnêteté de sa cause. Nous avons en souvenir les dernières sorties du Ministre Délégué auprès du Ministre de la justice à notre sujet. Il nous accusait publiquement d’avoir fait condamner par abandon nos clients faits prisonniers politiques parmi lesquels son neveu sans dire que des avocats avaient été commis d’office pour leur cause et qu’ils ont eux même récusé sans succès leurs compétences.
Le courage, mes chers confrères, n’est pas l’absence de peur, mais la capacité de la surmonter pour servir la Justice.
L’Impératif de Mémoire:
Je le répète, la mémoire d’un combat ne se trahit pas par l’échec, mais par l’abandon.
Si certains de nos confrères, pour des motifs de carrière ou de gain matériel, semblent avoir oublié d’où nous venons, c’est à ceux parmi nous, restés fidèles au serment d’avocat, de redresser la barre, en s’occupant de la défense de la défense.
Ces combats, ne sont pas une décoration ; ils sont un standard, une exigence. Face à la trahison des valeurs, le meilleur contre-interrogatoire est notre propre conscience une exhortation à la solidarité inconditionnelle, à l’intransigeance éthique, et à un courage collectif renouvelé.
Je m’en voudrais de ne pas nous prescrire: Continuons de parler fort, continuons de défendre l’indéfendable aux yeux du pouvoir, car c’est là que réside l’essence de notre métier.
Le Barreau doit rester le sanctuaire, où la liberté d’expression et la vérité, sont les seuls Bâtonniers, que nous devons suivre.
Ne cédons jamais !
Ni parcelle de notre parole
Ni parcelle de notre liberté !
C’est notre pouvoir de Cross examination.
Me Hippolyte BT MELI.
Ce 23 décembre 2025.