Le directeur régional pour l’Afrique du National Democratic Institute for International affairs porte son regard sur la campagne électorale démarrée samedi et invite l’opposition, la société civile et le peuple à s’investir pour éviter au Cameroun un nouveau mandat de Paul Biya.
48 h après l’ouverture de la campagne électorale, quel regard portez-vous sur la scène politique camerounaise, en rapport avec l’élection du 12 octobre ?
C’est clair que les compatriotes démontrent un grand intérêt à la chose politique et électorale surtout en cette année 2025, et n’ont pas hésité à aborder le début de la campagne officielle avec beaucoup d’enthousiasme et de détermination. Il se voit aussi que les candidats sont en train de tester des approches différentes, chacun selon ses méthodes et ses moyens matériels et autres. Par exemple, je constate avec un peu de curiosité que 11 des 12 candidats ont lancé leurs campagnes dans différents coins du pays pendant que le 12eme a préféré aller dialoguer avec la Diaspora en Europe, ce qui n’est pas forcément une mauvaise démarche étant donné que les membres de la Diaspora auront aussi à voter lors du scrutin du 12 octobre. Pour les trois semaines qui viennent, je m’attends à beaucoup d’échanges directs entre les candidats et les populations par rapport aux priorités de chacun, tellement les besoins de nos populations dans les domaines socio-économique et sécuritaire sont nombreux, tout comme les attentes d’amélioration des conditions de vie.
Est-ce qu’on peut affirmer, rendu à ce stade du processus électoral, que tous les acteurs politiques et institutionnels jouent franc jeu ?
Pour le moment, et passées les différentes péripéties assez déplorables autour des candidatures et du fonctionnement de certaines formations politiques, c’est comme si tout le monde veut désormais se mettre dans une bonne disposition d’esprit pour que le scrutin se déroule dans les meilleures conditions de transparence et d’équité, et cela est à saluer. Néanmoins, nous devons tous garder un œil attentif pour que les attributions de l’organe chargé de l’organisation des élections, Elections Cameroun (ELECAM), ne soient pas usurpés par d’autres. J’espère vivement qu’ELECAM aura le champ libre pour exercer en toute responsabilité et en toute impartialité car certaines des déclarations par rapport à la gestion du matériel électoral et des accréditations des observateurs ne rassurent pas du tout. Cela va dans le sens opposé de la pratique habituelle sous d’autres cieux qui voudrait que les accréditations ainsi que la gestion des bulletins de votes soient du domaine exclusif de l’organe chargé de l’organisation du scrutin. J’espère vivement qu’ELECAM saura s’imposer contre des interférences maladroites de la part d’individus zélés de tout bord et sans distinction qui chercheraient à agir en lieu et place des agents électoraux dûment mandatés par les lois et règlements de la République.
Avez vous d’autres préoccupations particulières pour l’instant?
Nous ne sommes qu’au début de la phase opérationnelle de la période électorale, donc on aura le temps de suivre les actes et les actions d’ELECAM et des autres acteurs. A mon sens, il va falloir garder un œil attentif sur le comportement des services administratifs et des services de sécurité qui ne devraient pas se laisser instrumentaliser pour des sales besognes partisanes pas dignes de leurs statuts ou de leur professionnalisme et sens élevé de l’éthique.
J’ose espérer, comme c’est le cas dans tous les pays Africains et ailleurs, que la société civile et les médias auront un grand rôle à jouer pour garantir la transparence et renforcer la participation et la confiance des électeurs et de la population en général dans ce scrutin d’une importance capitale. J’attends de voir la société civile recruter, former et déployer des milliers d’observateurs nationaux à travers toutes les 10 régions du pays et même dans les villages les plus reculés, pour surveiller le vote, surtout pendant les aspects sensibles comme le comptage, la transmission, la centralisation et l’annonce des résultats. Je serais aussi intéressé par l’accès équitable des candidats à tous les médias publics, y compris la télévision de la présidence de la République, qui planifient une diffusion en continu 24h/24 pendant cette période électorale.
Au sein de l’opposition, l’on est toujours à la recherche d’un candidat consensuel. Qui serait l’oiseau rare, selon vous ?
Effectivement les 11 candidats de l’opposition et les partis politiques qui les ont investis font partie des acteurs majeurs dans cette élection; mais ils doivent aussi prendre en considération les plus de huit millions d’électeurs inscrits dont beaucoup réclament actuellement la mutualisation des efforts pour un changement véritable dans notre pays. A mon sens, l’élection présidentielle de cette année devrait être la plus facile à gagner pour l’opposition qui aura en face un candidat de 93 ans et dont le bilan sur une regne de 43 au pouvoir laisse beaucoup à désirer. Le scrutin devrait être un référendum sur son bilan; or diluer le message ou multiplier les questions référendaires par onze n’est pas la meilleure approche pour arracher la victoire. Le raisonnement est tellement évident que ces candidats ne peuvent pas ne pas le comprendre, mais peut être que d’ici le 12 octobre les choses pourront se clarifier davantage.
Avez-vous des conseils particuliers à leur donner?
Loin de moi de vouloir assumer un rôle qui n’est pas le mien, je pense que chacun des 11 gagnerait à faire un examen de conscience par rapport au sens de son engagement pendant les trois semaines qui restent. L’histoire est ainsi faite car, même si par une conjugaison des circonstances on se trouve au-devant de la scène à un moment donné, la vraie place dans les annales de l’histoire de la nation sera déterminée par la capacité des uns et des autres à se surpasser et à mettre de côté leur égo pour tenir compte de l’intérêt national et collectif. Les populations sont plus éveillées et mieux informées aujourd’hui que par le passé, et tiendraient chacun responsable si par malchance l’avenir du pays est hypothéqué à cause de leurs erreurs de jugement pendant la présidentielle du 12 octobre 2025.
On ne peut s’empêcher de reparler de la pertinence de la candidature du président sortant, Paul Biya. L’ancien ministre Garga Haman et certains dignitaires du régime estiment qu’il faut lui accorder un mandat de grâce pour une transition en douce. Où vous situez-vous par rapport à ce débat ?
J’ai déjà eu à partager mon point de vue sur cette question pénible en suppliant par médias interposés, le président sortant à prendre sa retraite politique avec tous les honneurs dû à son âge de 93 ans et le record du plus vieux président de la République au monde. Quelque part, ça fait pitié de le voir dans son état actuel en train de battre campagne par photos interposées, alors que les autres candidats tiennent des meetings dans les 10 régions ou font du porte à porte. Comment peut-on croire sérieusement qu’il arrive à gérer les problèmes de 30 millions des Camerounais, et réussit à défendre nos intérêts et notre image en Afrique et à travers le monde? J’étais chef de service a Cameroon Airlines en 1982 et j’étais sorti aussi défiler dans les rues de Bonanjo à Douala le 6 novembre de cette année la. Que pourrait-il encore faire pour le Cameroun pendant sept ans qu’il n’a pas pu faire en 43 ans d’exercice hyper centralisé et sans partage du pouvoir? Je crois que ni les 30 millions de nos compatriotes, ni les ancêtres qui se sont battus pour l’indépendance et la réunification de nos peuples, ni les leaders de la première génération qui se sont investis à bâtir un pays fort et prospère, n’accepterait que notre avenir collectif soit livré à un individu pour en faire ‘un mandat de grâce.’ Que cela se murmure dans certains milieux est en soi un acte de haute trahison!
Nous constatons beaucoup de tiédeur de la communauté internationale sur cette élection et sur la situation au Cameroun. Les principaux partenaires du Cameroun auraient-ils déjà choisi leur camp ?
Difficile à dire, mais peut être qu’ils sont carrément dépassés par les incongruités de notre politique et de nos agissements qu’on ne trouve nulle part ailleurs sur ce continent ou à travers le monde. Cela dit, beaucoup de nos partenaires savent aussi que la présidentielle d’octobre 2025 marquera un tournant significatif pour notre pays, après lequel il sera absolument nécessaire de se ressaisir, de redéfinir une vision commune et une feuille de route collective pour l’avenir. Ils savent que notre pays aura besoin de se réconcilier et de se réformer à fond pour pouvoir se reconstruire après ces dernières décennies de gaspillage et de déclin injustifiés. Peut être qu’il attendent de voir plus clair sur l’avenir pour déterminer si avec un leadership bien élu et légitime, le pays pourra encore renaître tel un phénix des cendres de son passé et de son présent !
Par Georges Alain Boyomo
Source: Mutations n° 6400 du Mardi 23 septembre 2025