L’armée, la police et les populations :Autopsie d’une relation historiquement conflitogène

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Je prends prétexte des deux affaires qui défraient la chronique ces jours portant l’une sur la mort dans des conditions énigmatiques du confrère journaliste, Samuel Wazizi en détention dans les geôles de l’armée et’autre sur la découverte dans une caserne militaire d’un autre confrère journaliste, porté disparu depuis le mois de mai 2020. Pour autant que ces deux affaires ramènent au débat, la perception de l’armée et de la police par les populations, je me voudrais de faire sur la question, une réflexion complètement dépouillée des considérations politiciennes pour la hisser au rang universitaire dignes des réflexions de sciences politiques.

Le leg colonial des missions de l’armée et de la police

On peut pas comprendre avec pertinence le comportement de l’armée et de la police aujourd’hui, si on s’impose pas la rigueur méthodologique et épistémologique, d’interroger le passé et plus précisément les conditions d’avènement de ces deux corps dans la plupart des pays africains colonisés. Ce recours à l’historicité et la temporalité offre en sciences sociales de précieux atouts de compréhension des phénomènes actuels.

C’est un truisme que de rappeler que les administrations coloniales qui se sont imposées dans les territoires sous domination, étaient des administrations d’occupation. Ces administrations coloniales rencontraient sur le terrain, des résistances soit spontanées soit organisées. Face à ces mouvements de résistance, l’administration d’occupation a compris la nécessité de former une armée et une police constituées des natifs de ces territoires.

Ces armées et polices constituées de locaux étaient utilisées comme des bras séculiers de ces administrations. Leurs missions se résumaient pour l’armée à traquer et à mettre hors d’état de nuire ( aujourd’hui, on parle d’effacer), toutes les personnes qui porteraient un discours subversifs à l’endroit du régime d’occupation ou qui en planifieraient un mécanisme de résistance.

La police quant à elle, devait arrêter et torturer tout contrevenant à la loi inique édictée par l’administration d’occupation. C’était une espèce de  » hope-haï » pour reprendre une expression de chez nous, dans lequel, un étranger arrivait sur votre territoire, après lui avoir été hospitalier, décidait d’annexer votre territoire en utilisant vos hommes les plus forts pour vous imposer sa volonté.

L’armée et la police créées sous l’administration coloniale dans de nombreux États africains, ont été assignées des missions de tyrannie, d’intimidation, de soumission et même d’extermination des voix qui entendaient organiser la résistance.

C’est cela qui justifie des grands paradoxes proches de l’aliénation dans un pays comme le Cameroun où les acteurs de la résistance face à l’administration d’occupation, ont été appelés des maquisards. Concepts péjoratif qui tendaient plutôt à les présenter comme des ennemis d’État. Eux qui avaient plutôt la mission noble d’organiser la résistance à l’image de conduite par le général De Gaulle en France face à l’administration d’occupation allemande. A la différence que c’est la résistance organisée par De Gaulle qui est louée et célébrée pendant que celles de nationalistes africains a été réprimée à des milliers de personnes tuées et l’interdiction formelle d’enseigner la dimension héroïque de leur combat dans les écoles.

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Même en Afrique du Sud sous le régime d’apartheid, la cruauté de l’armée et de la police tel que rapporté par l’écrivain sud-africain, André Brink dans son célèbre ouvrage, Une saison blanche et sèche, ne peut pas être décriée et condamnée sans avoir la froideur et la lucidité de reconnaître que l’armée et la police du pays étaient majoritairement constituées de noirs Sud-africains qui avaient accepté de se mettre au service de l’iniquité.

L’armée et la police créées sous ces administrations coloniales étaient utilisées essentiellement comme des appareils répressifs de l’Etat pour reprendre l’expression du penseur français d’origine juive, Louis Althusser.

Lorsque que ces administrations coloniales décident de se retirer autour des années 60, pour accorder à ces territoires des indépendances cosmétiques, les gouvernements qui vont s’installer constituer de locaux vont conserver ces mêmes armées et polices héritées de l’administration coloniale. Et la question est de savoir ces corps ont été repensés ou si ces gouvernements successifs ne les ont pas hérités et conservés tel qu’herités de l’administration coloniale. Avant de dire plus, j’entends faire un petit témoignage.

Témoignage sur des pratiques policières admirables

J’ai reçu un jour en 2014, l’invitation d’un ami qui travaillait dans un pays en Afrique de l’ouest. Il me proposait de venir découvrir d’autres horizons. proposition que j’ai reçue avec beaucoup de plaisir. Puisque membre du club Kwame Nkrumah à l’Université de Douala, qui promeut l’unité socio-culturelle, économique et politique du continent, je trouvais une opportunité à aller découvrir une autre partie de l’Afrique. Comme il l’avait communiquer son numéro de téléphone dans le pays ainsi que l’adresse de son service, je commis l’imprudence de partir du Cameroun sans l’avertir pensant lui faire une surprise.

Juste qu’arrivé sur place, je me suis rendu à son lieu de service et je me suis fais dire là bas, qu’il a été envoyé en mission à Rome en Italie pour six mois. Désemparé et déboussolé, je me rappelais ce que j’enseignais à mes élèves lors du cours de philosophie, le chapitre sur l’État et le pouvoir. Je leur indiquait qu’en cas de difficulté où qu’on se trouve, on devrait se référer à la police. Puisque la première fonction de la police, c’est la protection des populations.

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Je me renseigne donc et j’arrive au commissariat central de la ville. L’agent de police qui l’accueille m’explique qu’il n’y a ni ambassade ni consulat dans le pays, me faisant savoir que le Cameroun n’avait que des représentations diplomatiques et consulaires que dans 3 pays sur 15 que compte l’Afrique de l’ouest ( Nigéria, Sénégal et Côte d’Ivoire), aujourd’hui, il faut ajouter le Togo. Ce policier me fit savoir qu’il existe tout de même un siège de la communauté camerounaise.

Il sortit de sa poche, son téléphone portable et je l’entendis dire:  » président, j’ai ton compatriote ici qui vient d’arriver du Cameroun ». Le président de la communauté, Bachirou Boubakary, de défunte mémoire, paix à son âme lui confia de m’indiquer le siège de la communauté. Ce que fit le policier avec désintéressement. J’ai été très frappé par cet accueil et disponibilité de ce policier. Mais je n’étais qu’au début de ma surprise.

Puisqu’au cours de ma rencontre avec le président de la colonie qui se résume à prouver sa nationalité camerounaise par les documents officiels et des renseignements sur la profession, le président de la colonie d’alors insista que je travaille à ces côtes pour être utile à la communauté. Les six mois passés à la communauté avant mon recrutement par un quotidien de la place, m’ont permis de constater que de nombreux commissariats et brigades de gendarmerie du pays, détenaient le numéro de téléphone de notre président de la communauté.
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Il était donc régulièrement informés par leur soin de la détention d’un compatriote dans leurs locaux. Cela permettait au président d’informer le reste de la communauté et d’organiser des équipes pour leur apporter des assistances financières et surtout alimentaires.

Armée et police du peuple ?

On a souvent entendu des concepts creux comme armée du peuple et police au service des populations. Dans un pays comme le Cameroun, il est difficile de croire sérieusement à de tels slogans. Puisque les missions de l’armée n’ont jusqu’ici portées que sur la répression des manifestants. Parfois, des récits associent l’armée dans des faits d’enlèvement des citoyens, de torture, d’extermination extrajudiciaires etc. Il a fallu le phénomène du Boko Haram pour voire l’armée à l’œuvre dans la défense du territoire.

Et le peuple tout entier a apporté son soutien à ladite armée à travers des cotisations citoyennes en appui à l’armée. Jusqu’à ce que soit révélé le scandale de femmes et enfants tués à bout portant par quelques éléments de l’armée. La suite de cette affaire est connue de tous. Depuis donc, les populations perçoivent l’armée non pas comme un organe de protection du territoire, plutôt de répression et de liquidation. C’est aussi l’image que les populations se font de la police. Une police de répression des manifestants, d’arrestations arbitraires ou au moins discutables. Un police absente partout où la sécurité des populations est hypothéquée. Une armée absente dans les lieux criminogènes. Tout est réuni pour que les populations regardent et considèrent l’armée et la police, non pas comme des corps de protection, plutôt comme des organes d’extermination.

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Et lorsque deux affaires rocambolesques mettant en avant la torture d’un ou des citoyens en détention dans les locaux de l’armée ou de la police, il y a comme une espèce de sédimentation de ce la perception de l’armée et de la police comme bourreaux du peuple.

Et même s’il ne fallait pas loger tous les éléments de l’armée et de la police dans le même panier, il reste aussi que la thèse qui consiste à condamner les dénonciations des exactions de l’armée et de la police, constitue soit de l’hypocrisie soit la flagornerie. Pour toute personne éprise de justice, il n’y a aucun mal à demander que des brebis galeuses soient extirpées des rangs afin de distinguer l’ivraie de la bonne graine.

Il faut que de vraies enquête et justice soit faite pour déceler à chaque fois des éléments qui s’écartent des missions originelles de l’armée et de la police. A moins que par le silence et l’absence de sanction des soldats et policiers récalcitrants afin que le chef de l’État par de telles sanctions, démontre l’accomplissement de ses missions constitutionnelles qui font de lui, le garant de la sécurité des personnes et des biens.

C’est pour cela que la police est un coordonnées rattaché à la présidence de la République et que le chef de l’État est le vrai ministre de la justice, l’autre n’étant que ministre délégué.

C’est donc le chef de l’Etat qui mieux que tout citoyen, devrait se sentir interpellé chaque fois qu’un compatriote est arraché brutalement à votre la vie. Il ne sert donc a rien de vouloir déplacer le problème, mais de le saisir le problème par le bon bout.

Source: Eyangoh Ekolle, journaliste-écrivain

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