FÊTE DU 20 MAI, OU UNE ESCROQUERIE HISTORICO-POLITIQUE

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« L’Etat unitaire, même décentralisé, peut aujourd’hui apparaître comme une curiosité, tant le modèle de l’Etat fédéral se généralise ». Valérie Pouchelon Martel, Faculté de Droit Virtuelle (FDV) de Lyon :
Tous les 20 mai depuis 1972, les Camerounais, sur toute l’étendue du territoire, marquent par des défilés et autres manifestations monstres cette date qui a été décrétée comme Fête Nationale de leur pays. Mais, pour ceux qui connaissent l’Histoire du Cameroun, la signification de cette fête demeure confuse, démagogique et absurde. Il est vrai que le 20 mai reste pour beaucoup de Camerounais une date exceptionnelle, à plus d’un titre : c’est le jour où des partis politiques en mal de représentativité peuvent leur offrir pagnes, T-shirts, bouteilles de bière et même des billets de banques pour les convaincre à aller défiler dans leurs rangs. Les plus chanceux qui ont pu d’une manière ou d’une autre rallier le cercle étroit de la Nomenklatura au pouvoir seront invités au Palais de l’Unité ou dans les résidences des chefs des autres unités administratives régionales pour faire ripaille aux frais du contribuable. Ceux qui restent chez eux ne sont pas oubliés. La télévision nationale leur montre, pendant des heures, comment pendant que de ce côté ils tirent le diable par la queue, de l’autre côté là-bas, d’autres Camerounais peuvent encore solliciter les caisses de l’Etat pour organiser des banquets et des orgies dont les coûts et le faste n’ont aucune commune mesure avec la situation économique réelle d’un PPTE pris en étau entre la misère ambiante et les exigences des différents bailleurs de fonds. Mais, au-delà de ces plaisirs, cette évasion et cette duperie d’un jour, combien de Camerounais sont capables de vous donner exactement le contenu de l’événement qui impulse un tel folklore et de si grandioses festivités ?

C’est pourquoi nous avons voulu jeter un pavé dans la mare, en posant aujourd’hui au grand public cette question fondamentale que beaucoup de Camerounais se posent depuis près de trois décennies : Qu’est-ce qu’une fête nationale ? Pourquoi le 20 mai, plutôt qu’une autre date (1er janvier (pseudo-Indépendance) ou 1er octobre (pseudo-réunification) par exemple), a-t-il été choisi comme fête nationale au Cameroun ?
Une fête nationale commémore un événement qui a marqué de façon profonde, indélébile et irréversible le destin d’un peuple ; un événement dont l’impact et la charge émotionnelle sont tels que plus personne de sensé ne puisse jamais remettre en cause sa pertinence, sa signification et son importance ; un événement fondateur, capable de résister aux morsures du temps, aux humeurs des politiciens les plus torves, aux régimes et aux alternances politiques de tous bords. Une fête nationale commémore un événement révolutionnaire, qui a apporté des changements radicaux marquant une rupture qualitative nette entre le passé et l’avenir, qui émeut chaque citoyen au tréfonds de lui-même et qui chatouille son patriotisme, son orgueil et sa fierté nationale. Un tel événement ne peut être imposé, ni par un décret, une loi ou toute autre force extérieure.
C’est un événement de la vie d’une Nation qui irradie et émet une telle charge de consensus qu’il s’impose de lui-même et par lui-même à tous les citoyens.

La fête nationale doit être, comme le drapeau et l’hymne nationaux, une institution pérenne de ralliement. Une date qui remplit toutes les conditions pour être commémorée comme Fête Nationale, porte en elle-même tous les ingrédients lui permettant de se faire reconnaître, se faire accepter, se faire aimer et se faire adopter !


La fête nationale en France, c’est le 14 juillet, date qui renvoie à la Fête de la Fédération qui elle-même commémorait le premier anniversaire du 14 juillet 1789, prise de la Bastille, prison politique devenue à la fin du XVIIIe siècle le symbole de l’arbitraire et de l’absolutisme. Voilà pourquoi, depuis 1880, le 14 juillet est célébré comme fête nationale en France.

Il a traversé le temps et les époques et il n’y a aucune chance que demain, sa symbolique et son contenu historiques dans l’imaginaire collectif français soient remis en cause.


D’ailleurs, cette date n’a pas été imposée, mais adoptée par les parlementaires, après un débat démocratique dont le rapport très détaillé ci-dessous du sénateur Henri Martin rend compte.

Il s’agit de la discussion de la proposition de loi de Benjamin Raspail signée par 64 députés et déposée le 28 mai 1880 à l’Assemblée nationale, « selon laquelle la république adopte comme fête nationale annuelle la date du 14 juillet ». La loi a été votée par l’Assemblée nationale lors de ses séances des 21 mai et 8 juin et le Sénat l’approuva par une majorité écrasante de 173 voix contre 64. Elle est promulguée le 06 juillet 1880. Le député Henri Martin, rapporteur et chargé de présenter la loi au Sénat rend compte de la manière dont la loi a été adoptée en commission :
« Deux de nos collègues ont combattu, non la pensée d’une fête nationale, mais la date choisie pour cette fête. Ils ont proposé deux autres dates, prises dans l’histoire de la Révolution, et qui, toutes deux, avaient, suivant eux, l’avantage de ne rappeler ni luttes intestines, ni sang versé. L’un préférait le 5 mai, anniversaire de l’ouverture des Etats généraux en 1789 ; l’autre recommandait le 4 août, dont la nuit fameuse est restée dans toutes les mémoires.
La majorité, composée des sept autres membres de la commission, s’est prononcée en faveur de la date votée par la Chambre des députés. Le 5 mai, date peu connue aujourd’hui du grand nombre, n’indique que la préface de l’ère nouvelle : les Etats généraux n’étaient pas encore l’Assemblée nationale ; ils n’étaient que la transition de l’ancienne France à la France de la Révolution.
Le 14 juillet, c’est la Révolution tout entière. C’est bien plus que le 4 août, qui est l’abolition des privilèges féodaux ; c’est bien plus que le 21 septembre, qui est l’abolition du privilège royal, de la monarchie héréditaire. C’est la victoire décisive de l’ère nouvelle sur l’ancien régime. Les premières conquêtes qu’avait values à nos pères le serment du Jeu de Paume étaient menacées ; un effort suprême se préparait pour étouffer la Révolution dans son berceau ; une armée en grande partie étrangère, se concentrait autour de Paris. Paris se leva, et, en prenant la vieille citadelle du despotisme, il sauva l’Assemblée nationale et l’avenir ».


On peut remarquer qu’il y a eu un réel débat, que toutes les opinions ont été prises en compte, que plusieurs dates et leur signification furent passées en revue, que chacun des événements « était pris dans l’histoire de la Révolution » et marquait une rupture et un tournant décisifs entre le passé et l’avenir, dans une quête d’émancipation et d’autodétermination du peuple français.


Les Etats-Unis, quant à eux, fêtent le 04 juillet qui renvoie au 04 juillet 1776, Déclaration d’Indépendance. La Chine fête le 1er Octobre en souvenir du 1er octobre 1949, proclamation de la République Populaire de Chine. Dans une recherche sur les Fêtes Nationales dans le monde, nous avons pris sur Wikipédia, deux cents un (201) pays et avons vérifié la date de leur fête nationale et l’événement qui était commémoré : plus de 99 % commémoraient des événements fondateurs tels que la réunification (Allemagne) ou l’Indépendance (une révolution, un acte d’émancipation ou d’autodétermination, la naissance d’un pays par scission par rapport à un autre (la Bolivie), une défaite marquant la fin de l’indépendance d’un pays (la Catalogne) etc. Tous les pays au monde comptent chacun au moins un événement d’une telle ampleur, un événement qui aura marqué le peuple dans sa chair et dans son âme, un événement susceptible de faire rapidement sinon l’unanimité, du moins le consensus.

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Dans son histoire mouvementée, le Cameroun, ne manque pas de dates qui aient abrité de tels événements. Le 1er janvier renvoie à l’Indépendance politique, une Indépendance obtenue dans le sang de centaines de milliers de martyrs, connus ou anonymes, qui ont accepté de se sacrifier pour leur pays. Beaucoup de ceux qui n’en sont pas morts, en gardent encore de profondes séquelles physiques et morales indélébiles qui continuent de traumatiser leur descendance au fil des générations. On peut débattre du contenu de cette indépendance et du patriotisme de ceux à qui elle a été finalement été octroyée, mais toujours est-il que des Camerounais résolument engagés auraient bien pu se l’approprier et lui et lui donner la consistance qui lui manquait.


Le 1er octobre renvoie à la Réunification des deux Cameroun, le Cameroun Oriental francophone et le Southern Cameroon anglophone, un point névralgique et non négociable du programme politique des premiers nationalistes assassinés pour l’amour débordant qu’ils avaient pour leur pays.

Encore une fois, on peut remettre en cause la sincérité de ceux qui l’ont paraphée, mais toujours est-il qu’elle pouvait servir de point de départ pour un véritable contrat social et de coexistence négociée et non imposée. Pourtant, aussi curieux que cela puisse paraître, ces deux dates, aux significations aussi profondes qu’évidentes qui correspondent à des événements qui partout dans le monde fondent les fêtes nationales, ont définitivement été déclassifiées, et sont progressivement effacées de la mémoire collective pour être remplacées par une véritable escroquerie.


L’événement que le Cameroun commémore le 20 mai comme fête nationale est le « référendum marquant la fin du système fédéral ». Et c’est ici que l’amalgame et l’imposture ont fait leur lit, de telle sorte que l’écrasante majorité des Camerounais se méprennent de la signification réelle de cette date. Pendant la semaine qui a précédé le 20 mai, nous avons suivi les débats qui ont été organisés dans les radios et télévisions privées ou publiques de la capitale ; aussi bien les journalistes que les invités, universitaires et intellectuels de tous bords, pour parler de cette fête, utilisaient indifféremment les expressions « Unité Nationale », « Etat Unitaire », « cohésion Sociale » ou « Intégration nationale » comme des synonymes parfaits et interchangeables. D’autres poussaient l’ignorance (ou l’hypocrisie !) jusqu’à trouver une proximité sémantique entre « Etat Unitaire » et civisme, patriotisme, respect des institutions, paix, stabilité et que sais-je encore ?


Car pour tordre le cou à l’Histoire, un travail assidu d’endoctrinement, de lavage de cerveaux et d’abêtissement collectifs avait au fil des ans fait de l’Etat unitaire un fourre-tout, un liquide qui prenait comme toujours la forme du vase où on le mettait, pour une chose, pour son contraire ou pour les deux à la fois ! Nous avons pourtant été heureux de constater que le jour de la fête, la télévision d’Etat, malgré les contradictions, les imbroglios et les embrouillaminis des commentaires sans cesse biaisés de ses journalistes, avait bel et bien sous-titré le défilé du 20 mai 2009 « 37e Fête de l’Etat Unitaire » et non de « l’Unité Nationale » car les deux notions, quoi qu’on dise, sont fondamentalement différentes.


Le 20 mai ne commémore pas l’avènement de l’Unité Nationale, qui aurait eu lieu le 1er octobre 1961, mais celui de l’Etat Unitaire, retour à la forme unitaire de l’Etat, simple notion de droit constitutionnel qui signifie tout simplement le rejet du fédéralisme pratiqué jusque-là. De nos recherches, il ressort que le Cameroun semble être l’un des rares, sinon le seul pays au monde qui ait été colonisé, divisé, et qui n’ait pas cru devoir adopter la date de son Indépendance et/ou de sa Réunification comme Fête(s) Nationale(s). L’Algérie a deux fêtes nationales : le 1er novembre qui commémore le début de la guerre de libération en 1954 et le 5 juillet qui marque la date de l’Indépendance en 1962. L’Allemagne, qui jusqu’à très récemment n’avait pas de Fête nationale, a adopté le 3 octobre, « Jour de l’Unité Allemande », (Tag der deutschen Einheit) qui est l’anniversaire de la Réunification des deux anciennes Allemagne de l’Est et de l’Ouest en 1990 (die Wiedervereinigung). Pour l’Allemagne donc, comme le dicte le simple bon sens, la Réunification (die Wiedereinigung) consacre l’Unité (die deutsche Einheit) de l’Allemagne, contrairement au Cameroun où on nous enseigne que la Réunification du 1er octobre 1961 ne consacrait pas l’unité politique du pays et qu’il a fallu attendre la forme unitaire du 20 mai 1972 pour parler d’Unité Nationale.

Parler de la réunification en 1961 et revenir à l’unification en 1972, onze ans plus tard, à moins d’être une reculade absurde, nous amène à penser que la réunification du 1er octobre n’avait été qu’une escroquerie et que c’est l’adoption de la forme unitaire de l’Etat qui consacrerait véritablement l’unité politique de la nation.


Pourtant, la réunification du 1er octobre 1961 recelait des enjeux autrement plus importants, car le Southern Cameroon avait la possibilité d’obtenir son indépendance en se joignant au Nigeria pour la grande consternation des vrais patriotes, comme le fit la partie Nord, en causant ce « deuil national », autrefois commémoré le 2 juin. L’Allemagne, quant à elle, n’a pas voulu effectuer cette acrobatie périlleuse et démagogique et a logiquement compris que la réunification des deux Allemagne en 1990 n’était pas seulement une étape, mais consacrait totalement l’unité nationale retrouvée ! La prétendue « Unification » du 20 mai 1972 ne se trouvait-elle pas déjà logiquement dans la « Ré-unification » du 1er octobre 1961, et même deux fois plutôt qu’une ?


La manipulation forcenée des pouvoirs publics a fini par nous convaincre que hors de la forme unitaire de l’Etat, il n’y a point de salut, point d’unité nationale et que ceux qui militent pour le fédéralisme ou du moins pour une décentralisation véritable qui va au-delà du simple changement nominal de provinces en régions sont des ennemis de la Nation qu’il faut combattre et abattre par tous les moyens. Avec les mêmes techniques qui ont permis de nous inoculer que l’Etat unitaire était synonyme de l’Unité nationale, on nous a aussi fait gober que la décentralisation, le fédéralisme et la sécession, c’était la même chose !


L’expression « fête nationale » est composée de deux mots dont il faut absolument tenir compte lors du choix d’une date ou d’un événement : fête et nation. Ne retenir que le côté festif (manifestations, festivités, réjouissances etc.), c’est faire abstraction des conditions, des éléments et de toute l’alchimie qui au tréfonds de l’individu déclenchent de tels sentiments, de façon naturelle et spontanée. Personne ne peut sincèrement se réjouir ni déplorer un événement qui ne signifie rien pour lui, même si une loi l’y contraint. Il le ferait peut-être par grégarisme, par conformisme, hypocrisie ou par peur de représailles, mais il n’aura pas le cœur à l’ouvrage.
Imposer une fête nationale sans tenir compte des intérêts, des aspirations et des susceptibilités de toutes les composantes d’un peuple, c’est faire coïncider la notion de l’Etat avec celle de la nation, ce qui est soit de la pure démagogie, soit une méprise extrêmement grave et fâcheuse.

L’Etat n’est que l’autorité qui s’exerce sur un territoire et sa population. Il se compose essentiellement de trois éléments : un territoire, un gouvernement et une population. Quand en plus de l’autorité il désigne aussi ce territoire même délimité par des frontières, on parle aussi de pays.


Le terme nation, quant à lui, désigne un groupe humain qui possède une unité culturelle, linguistique et historique, qui a conscience de son unité et se caractérise essentiellement par la volonté de vivre en commun. Lorsque tous les habitants d’un Etat appartiennent à une même nation, on parle d’Etat-Nation. Lorsque plusieurs nations cohabitent dans un même Etat, on parle d’Etat multinational.

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Le Cameroun, mosaïque des ethnies encore compliquée par le lourd héritage d’une double colonisation linguistique française et britannique, appartient à cette catégorie d’Etat multinational ou multiethnique. Le choix de l’événement qui fonde une fête nationale ne doit pas pouvoir être compris ou interprété comme un acte de phagocytose ou d’assimilation d’une ou de plusieurs composantes de l’Etat multi-ethnique.


Le Cameroun, Etat multi-ethnique et multilingue marqué par tant de disparités n’est pas une nation mais un Etat. Il ne saurait brandir la forme constitutionnelle de l’Etat comme un fétiche ou un article de foi, imposés par une fatwa et célébrés par une fête nationale dont personne ne ressent au-dedans de soi-même le réel fondement ou la véritable motivation. L’Etat unitaire de type jacobin hérité de la France a montré partout ses limites et son déficit d’unité quand certaines populations embarquées dans une camisole de force suffoquaient dans une centralisation étouffante.

C’est pourquoi la France souffre des problèmes Breton et corse, l’Espagne du problème Catalan ou basque, le Maroc du problème sahraoui, le Sénégal du problème Casamançais, le Cameroun du problème anglophone qui n’est pas, comme on le prétend, un banal problème de minorités. Les minorités sont des composantes internes qui n’ont pas le droit de rallier à un pays voisin et avec lesquelles l’Etat central ne négocie pas des liens de fédéralismes ! La forme unitaire de l’Etat, loin s’en faut, n’est ni gage ni vecteur d’unité nationale.
Pour étouffer dans l’oeuf des émeutes et des révoltes qui se dessinaient, certains Etats qui se voulaient unitaires ont pris les devants pour entreprendre une large décentralisation en vue de laisser aux régions des coudées suffisamment franches pour résoudre eux-mêmes les problèmes vitaux de leurs régions.

C’est le cas de la République Italienne, qui reconnaît et favorise les autonomies locales et qui a prévu dans sa constitution une compétence législative des régions en matière de police urbaine, l’autonomie financière et régionale et le statut des organes d’administration régionale. Le Cameroun, lui, freine des quatre fers pour éviter de mettre en place la décentralisation pourtant contenue dans le premier article de la constitution de 1996. Bien que les provinces soient devenues des régions (ce qui ne change rien au contenu), les pouvoirs des autorités déconcentrées nommées (sous-préfets, préfets, gouverneurs) ayant été renforcés, toutes les grandes villes ayant été transformées en communautés urbaines à la tête desquelles le président de la république continue de nommer illégalement des délégués du gouvernement sans légitimité qui règnent sans partage sur les élus !


Qu’on ne se leurre pas. Le Cameroun n’est ni une nation ni un Etat- Nation, mais un Etat composé d’éléments tellement composites et disparates que certains n’ont pas hésité à le comparer à « l’habit d’Arlequin ». Guy Nicolas, in Crise de l’Etat et Affirmation Ethnique en Afrique Noire Contemporaine écrit : « L’Afrique officielle est souvent une Afrique honteuse, attachée à se renier, à cacher ses problèmes, à les minimiser, à les déformer…Le fait ethnique est traité comme une donnée « dépassée », morte, une curiosité tout au plus exotique, folklorique, à usage d’amateurs d’antiquités et souvent comme une tare, une menace, une tache. On se refuse à considérer qu’il évolue, se transforme, acquiert des traits nouveaux et constitue un fait contemporain, au même titre que toute autre donnée sociale et culturelle actuelle ».
L’hypocrisie d’un Cameroun qui malgré sa situation s’escrime à imposer la forme unitaire comme panacée à une unité nationale artificielle et factice est bien à l’image de cette Afrique-là. Avec tous les memoranda qui fusent de toutes parts pour exprimer des revendications aux préoccupations essentiellement régionalistes ou tribales, les dirigeants camerounais devraient en déduire l’accueil que malgré des discours volatiles les populations réservent à la forme unitaire de l’Etat depuis des décennies et se réorganiser en conséquence : à défaut du fédéralisme, choisir au moins la solution adoptée par l’Italie avec une véritable décentralisation qui permette aux populations de s’approprier à la base le processus de son destin, de son avenir et de son développement.


Pourtant, quand on observe au quotidien le comportement des plus grands défenseurs de l’Etat Unitaire, on les découvre en proie à d’inconfortables contradictions. Les réflexes tribalistes ou régionalistes sont partout présents dans leurs actes. Dans leurs discours politiques et autres motions de soutien qu’elles rédigent tous les jours, les élites du parti au pouvoir parleront du président de la république non pas comme le président de tous les Camerounais, mais plutôt « comme le défenseur des intérêts de la tribu », lui demanderont toujours la création d’unités administratives découpées sur le territoire exact de leurs ethnies et l’exhorteront à nommer toujours plus d’enfants de leurs régions à de hautes fonctions administratives et politiques.

Tous les grands commis de l’Etat nommés au moindre poste de responsabilité iront toujours se faire fêter aux frais du contribuable dans leur famille, leur village, leur région, car ils se sentent beaucoup plus les serviteurs de leurs tribus que ceux de leur pays, puisque le Cameroun n’est plus conçu comme un devenir commun à construire, mais comme une dépouille livrée à l’appétit vorace des charognards de toutes les tribus.
Les décrets fixant les quotas régionaux dans les recrutements à la Fonction Publique que l’on croyait transitoires n’ont jamais été abrogés et aujourd’hui, encore plus qu’hier, au lieu se soucier d’un développement harmonieux de toutes les régions, on continue de se préoccuper d’un factice équilibre régional et du dosage ethnique dans tous les actes de la vie de la nation, aux détriments du mérite et du simple bon sens.


Dans le domaine éducatif, la loi sur l’orientation scolaire prévoit pourtant la coexistence de deux sous-systèmes anglophone et francophone conservant chacun sa spécificité dans les méthodes d’évaluation et de certifications. On ne comprend pas pourquoi ce fédéralisme académique auquel tout le monde s’accommode depuis des décennies et qui encore aujourd’hui a de beaux jours devant lui, devient haute trahison ou crime de lèse-unité quand on parle de fédéralisme politique. De surcroît, on a encore beaucoup de mal à harmoniser les deux systèmes judiciaires et nul ne peut à l’instant prévoir les conséquences de cet état de choses à moyen ou à long terme !


L’anathème que l’on jette au fédéralisme et à la décentralisation au point de passer outre les événements majeurs de la vie d’un peuple pour fêter la forme de l’Etat comme si c’était une révolution ne peut se justifier que par des considérations démagogiques et occultes. « L’avantage » d’un Etat unitaire est simplement que le pouvoir y est concentré dans une autorité centrale constitué d’un seul gouvernement et d’un seul parlement dont les décisions sont exécutées dans tout le pays. L’Etat unitaire n’admet ni la participation citoyenne, ni le partage du pouvoir, ni la multiplication des contre-pouvoirs. Il inhibe la compétition et la saine émulation salvatrice qui auraient eu lieu entre les entités territoriales décentralisées en favorisant l’oisiveté des populations qui attendraient tout d’un éventuel Etat-Central-Providence.


Pourtant, l’histoire nous montre que les Etats qui dominent politiquement, militairement, économiquement et culturellement le monde sont presque tous des états fédéraux. Les USA, le Brésil, la Russie, l’Inde, le Canada, la Suisse, la Belgique, le Nigeria et presque tous les pays fédéraux que nous connaissons, en matière d’unité, ont beaucoup de leçons à donner à ces pays où l’unité nationale se décrète et s’impose, presque toujours sans grand succès, par les baillons et les baïonnettes et qui sont tout le temps en proie aux affres des irrédentismes et des replis identitaires de toutes sortes. Même la France qui était jusque-là le prototype de l’Etat unitaire centralisé, avec l’évolution de l’histoire, a revu ses positions. Depuis 1980, elle a entrepris un vaste programme de décentralisation avec le transfert de larges pouvoirs et de compétences aux entités territoriales décentralisées (la commune, le département et la région) pourvues de leurs propres organes de décision et de leurs propres ressources.
Le fédéralisme, même pour la France, n’est ni une aberration ni une abomination.

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Au XVIIe et au XVIIIe siècle, les grands penseurs comme Fénelon et Montesquieu ont préconisé le développement d’un corps intermédiaire entre l’individu et l’Etat. Le fédéralisme s’est affirmé au début de la Révolution Française sous l’impulsion de ce qu’on a appelé « le Club des Girondins » et le mouvement des fédérations constitué de groupements de sections et des districts, d’associations municipales et de clubs politiques qui ont alors formé un vaste réseau politique et militaire à travers toute la France, afin de combattre les ennemis de la Révolution. C’est la Convention montagnarde qui est venue mettre fin à ce mouvement fédéraliste en instaurant un centralisme étatique étouffant caractérisé par la formule lapidaire de « République une et indivisible » de 1792.


Alors que la philosophie de l’Etat unitaire est de confisquer le pouvoir du peuple souverain, celle du fédéralisme est par contre de le partager, de le redistribuer, de renforcer la solidarité entre les citoyens et la multiplication des contre-pouvoirs en vue de combattre l’aliénation du citoyen par le pouvoir central. C’est ainsi que, rendant compte de l’ouvrage « Qu’est-ce qu’un peuple libre ? » d’Alain Renaut, Arnaud desjardin, professeur au Lycée Condorcet de Saint Quentin écrit :
La liberté d’un peuple nécessite « la reconnaissance de la pluralité des intérêts et des convictions, et donc sur la nécessité de combiner unité politique et diversité sociale. Autrement dit, “ alors que la République française n’a cessé de se concevoir comme “ une et indivisible ”, la République américaine s’est voulue, pour sa part, “ une et indéfiniment divisible ”. (P. 138). Il y a donc, dans la tradition républicaine américaine, une rupture avec l’idée d’homogénéité et d’unité autour du bien commun, et l’idée que la pluralité des intérêts peut déboucher sur des conséquences positives (dans la logique de la poursuite par chacun de son intérêt bien compris). Pour être clair : alors que le “ réflexe républicain ” typiquement français est anti-libéral, le modèle républicain américain fournit l’illustration d’une conciliation possible entre le républicanisme et le libéralisme politique… ».


La forme fédérale de l’Etat, contrairement à ce qu’on veut nous faire croire au Cameroun, n’est en rien incompatible avec l’unité nationale. Dans un Etat fédéral, il est question d’un vouloir vivre ensemble clairement exprimé, d’une unité volontaire par rapport au droit international bâtie sur des valeurs stables et des fondements que l’on peut difficilement remettre en cause : unité de nationalité, unité territoriale, unité monétaire et unité douanière.
Le fédéralisme est un régime qui semble tellement aller de soi que Valérie Pouchelon Martel de la Faculté de Droit Virtuelle (FDV) de Lyon peut le plus naturellement du monde écrire : « L’Etat unitaire, même décentralisé, peut aujourd’hui apparaître comme une curiosité tant le modèle de l’Etat fédéral se généralise ». Alexis de Tocqueville, qui a étudié le régime américain et les régimes européens lui emboite le pas en reconnaissant l’incapacité des Etats jacobins à impulser l’unité et le développent.

C’est pourquoi, de façon presque péremptoire, il écrit : « Un pouvoir centralisé, quelque éclairé, quelque savant qu’on l’imagine, ne peut embrasser à lui seul tous les détails de la vie d’un grand peuple. La centralisation, en un mot, excelle à empêcher, non à faire. Lorsqu’il s’agit de remuer profondément la société, ou de lui imprimer une marche rapide, sa force l’abandonne. Pour peu que ses mesures aient besoin du concours des individus, on est tout surpris alors de la faiblesse de cette immense machine ; elle se trouve tout à coup réduite à l’impuissance. »
L’unité nationale qui est une donnée politique concrète ( intégrité territoriale) ne doit pas se confondre avec l’intégration nationale, notion affective mesurée et exprimée par chaque citoyen selon qu’il ressent par le biais de l’équité, de la justice sociale et de la justice (tout court) qu’il a les mêmes droits et les mêmes devoirs que tous les autres, qu’il n’est ni métèque ni allogène, mais autochtone partout sur toute l’étendue du territoire national, qu’il ne marchande pas sa citoyenneté, en un mot, que ceux qu’il croit être ses compatriotes ne verront pas toujours en lui «un anglo-bami, envahisseur ou un prédateur venu d’ailleurs ».

C’est ça aussi la rançon ou la contrepartie de l’Etat unitaire. Ces sentiments, loin s’en faut, ne peuvent pas être procurés par la seule forme de l’Etat, mais par une politique qui consacre l’état de droit, qui met le citoyen au centre de tout développement à la fois comme acteur et bénéficiaire et qui fait du développement harmonieux et équilibré de toutes les régions un point non négociable.

Cela passe fatalement par une démocratie et une décentralisation véritable, mots qui ont ici une proximité sémantique proche de la synonymie en ce sens qu’ils impliquent inexorablement la participation et le partage du pouvoir ! Redevenons nous-mêmes. Cessons de célébrer l’Etat unitaire alors qu’au fond de nous-mêmes, la philosophie qui préside à toute notre politique et à toutes nos actions est d’inspiration sectariste, régionaliste ou fédéraliste.

A côté de ce que représentent pour les Camerounais et pour l’Histoire les événements qui ont eu lieu les 1er janvier 1960 et 1er octobre 1961, choisir le 20 mai comme fête nationale est plus qu’une escroquerie historico-politique : c’est un crime impardonnable contre les martyrs, les nationalistes et tous les patriotes d’hier, ‘d’aujourd’hui et de demain. Le Cameroun doit revoir, sans honte et en toute humilité la date de sa fête nationale, une date qui consacre « l’adhésion du Cameroun tout entier », de sorte que son adoption puisse refléter toute l’émotion qui se dégage de ce rapport du député Henri Martin après l’adoption du 14 juillet comme fête nationale de la France :
« Mais, à ceux de nos collègues que des souvenirs tragiques feraient hésiter, rappelons que le 14 juillet 1789, ce 14 juillet qui vit prendre la Bastille, fut suivi d’un autre 14 juillet, celui de 1790, qui consacra le premier par l’adhésion de la France entière, d’après l’initiative de Bordeaux et de la Bretagne. Cette seconde journée du 14 juillet, qui n’a coûté ni une goutte de sang ni une larme, cette journée de la Grande Fédération, nous espérons qu’aucun de vous ne refusera de se joindre à nous pour la renouveler et la perpétuer, comme le symbole de l’union fraternelle de toutes les parties de la France et de tous les citoyens français dans la liberté et l’égalité. Le 14 juillet 1790 est le plus beau jour de l’histoire de France, et peut-être de toute l’histoire. C’est en ce jour qu’a été enfin accomplie l’unité nationale, préparée par les efforts de tant de générations et de tant de grands hommes, auxquels la postérité garde un souvenir reconnaissant. Fédération, ce jour-là, a signifié unité volontaire ».


Pour y arriver, le Cameroun doit passer par un référendum, un véritable référendum, qui n’a rien à voir avec toutes les consultations populaires organisées jusqu’ici et qui n’ont été qu’impostures et escroqueries pour perpétuer l’injustice et le statu quo en divisant les Camerounais et pour leur imposer une paix de cimetières !

Yaoundé le 18 Mai 2000

Source: Jean Takougang

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