Un « libéralisme planifié » pour associer le secteur privé aux efforts de développement

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Le Cameroun est un pays aux ressources variées et aux possibilités considérables, dont le développement économique a été retardé, au moment de l’indépendance, par une rébellion de la région Bamiléké, alimentée de l’extérieur. Il a fallu tout le sens politique du président Ahidjo pour rétablir une situation difficile, harmoniser les rapports entre les ethnies, organiser l’unité nationale et mettre en place les cadres d’une économie nouvelle.

D’une étendue de 476 000 kilomètres carrés, peuplé de six millions d’habitants environ, le Cameroun est un pays à la fois d’altitude et de steppe, de savanes et de forêts, qui représente une Afrique en réduction. Situé au fond du golfe de Guinée, affectant la forme d’un triangle ouvert sur l’Atlantique, il est limité par le Nigéria à l’ouest, le Tchad au nord et au nord-est, la République Centrafricaine à l’est et, au sud, par le Gabon et la Guinée équatoriale. Il est la voie d’accès et d’évacuation naturelle de l’Afrique centrale.

Pour mettre en valeur, dans une perspective d’avenir, toutes les ressources du pays, le président de la République camerounaise se donne comme objectif le dévelopment autocentré et comme doctrine le « libéralisme planifié », qu’il définit ainsi : « Nous entendons soumettre, désormais, nos relations économiques internationales à nos objectifs de développement interne, c’est-à-dire que nous entendons promouvoir une économie véritablement intégrée, caractérisée par la maîtrise effective des principaux facteurs du développement. » C’est, au fond, un socialisme humain qui cherche sa voie de façon pragmatique.

Or l’adaptation de l’économie traditionnelle à un rythme moderne de développement que recherche le président ne peut être réalisée par la seule action de l’Etat, étant donnés les moyens financiers dont il dispose. Elle se fera donc dans la ligne d’un « libéralisme planifié », c’est-à-dire par le refus du jaillissement anarchique des initiatives incontrôlées assorti d’une volonté d’orienter et de contenir la pression des activités créatrices. Pour y parvenir, le gouvernement aura recours au secteur privé dont il considère que l’action doit être l’agent le plus dynamique du développement. Les grandes options sont indiquées dans le cadre d’un plan souple et adaptable, dessinant les voies des équilibres économiques souhaitables.

Dans ce cadre, le problème des transports est apparu comme devant être résolu en priorité : voies ferroviaires, routières, installations portuaires et aériennes.

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Les chemins de fer partant de Doualà n’atteignaient que N’Kongsamba et Yaoundé. Le président du Cameroun a lancé une antenne vers l’ouest, jusqu’à Koumba et a prolongé jusqu’à N’Gaoundéré la voie ferrée du centre qui, désormais, ouvre la route du Tchad et de la République centrafricaine. En même temps, pour pouvoir assurer un trafic à l’échelon régional, la ligne Douala-Yaoundé est l’objet de travaux considérables.

Le réseau routier, pour sa part, est dans le plan d’équipement un sujet de préoccupations, en raison de l’état défectueux de nombreuses chaussées. Des crédits importants lui sont affectés. L’aménagement du port de Douala, dont le chenal d’accès insuffisant limite les mouvements de navires d’un certain tonnage, est en cours, et la construction d’un grand port en eau profonde, près de Victoria, est prévue dans la perspective d’un pays devenu le pôle de rayonnement de l’Afrique centrale tout entière.

L’agriculture, moteur du développement

Ainsi se mettent en place les A éléments du véritable décollage de l’économie camerounaise. Mais le moteur essentiel de son développement est l’agriculture, qui comporte deux secteurs : le secteur traditionnel et le secteur moderne.

Le premier englobe une multitude de petites exploitations familiales qui ont fait, pendant des années, la seule richesse du territoire et alimenté le budget en devises par les ventes à l’exportation. Il s’agit de produits de base : le café (73 500 tonnes), le cacao (118 000 tonnes), le coton (40 000 tonnes) et les arachides (52 000 tonnes). Le gouvernement s’attache à organiser ces différentes productions en facilitant l’achat des engrais dans le Sud, l’usage de la charrue dans le Nord, en encourageant le développement de la culture du blé et du riz par des sociétés d’encadrement comme la SODEBLE (Société de développement du blé) et la SEMRY (Secteur de modernisation de la culture du riz).

Le secteur agricole moderne, c’est celui des grandes entreprises agro-industrielles, qui donne un visage d’avant-garde à la mise en valeur des ressources camerounaises.

Il fonctionne dans le cadre de sociétés d’économie mixte. Il en est ainsi pour le palmier à huile avec la SOCAPALM (Société camerounaise des palmeraies, dont la C.D.C. (Cameroon Development Corporation) est l’expression la plus considérable. Utilisant quatorze mille travailleurs, c’est l’exploitation la plus importante de toute l’Afrique centrale. D’autres sociétés, comme la PAMOL et la SAFACAM (Société forestière et agricole du Cameroun), sont aussi actives. Leurs activités sont coordonnées pour l’application du plan palmier qui doit aboutir à produire 180 000 tonnes en 1985.

Tout un réseau industriel, encore assez lâche couvre le pays. Qu’il s’agisse de transformation des métaux, de montage et de réparations d’automobiles et de bicyclettes, d’industries mécaniques, ces industries sont, en général, installées dans le Sud. Cependant, le Nord possède une industrie textile des plus modernes, sans que pour autant le Sud en soit privé.

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La CICAM (Cotonnière industrielle du Cameroun), dont l’activité s’étend aussi bien à Garoua, où l’on tisse, qu’à Douala, où l’on assure la finition, produit 25 millions de mètres. D’autres usines fonctionnent à Douala.

Les industries alimentaires ont pris un grand développement. Le cacao est transformé en chocolat, l’huile de palme en savon, le blé en pâtes recherchées. Les boissons, surtout, connaissent une faveur extraordinaire. La bière est d’ailleurs la boisson nationale africaine et le Cameroun est le premier producteur africain de bière parmi les Etats francophones autrefois colonisés. Le pays possède trois brasseries d’une capacité totale de 2 millions d’hectolitres par an. La plus importante est la Société anonyme des brasseries du Cameroun, qui débite, en même temps que 1 300 000 hectolitres de bière à elle seule, 402 000 hectolitres de boissons gazeuses. A Bafoussam, en pays bamiléké, la brasserie est singulièrement florissante. A Douala, Guinness prospère.

D’autres produits sont transformés. Le tabac est traité par Bastos, qui fabrique des cigarettes vendues dans toute l’Afrique centrale. Les chaussures sont faites par Bata. Le bois alimente une usine d’allumettes et l’exploitation forestière, qui déjà exporte près du million de tonnes, paraît devoir transformer la physionomide de l’est du Cameroun. Un complexe industriel (SOFIBEL, Société industrielle et financière de Belabo) est prévu pour l’utilisation du massif de Deng-Deng. Sur une concession de 210 000 hectares, on envisage une production de 150 000 mètres cubes de grumes, dont les deux tiers seront transformés localement (25 000 mètres cubes en contre-plaqués, 3 000 mètres cubes en panneaux lattés, 20 000 mètres cubes de sciages).

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Bien plus, dans la région d’Edéa, un projet de pâte à papier a pris corps. Son financement étant déjà presque entièrement assuré, sa réalisation demandera trois ans, au terme desquels 11 produira alors 126 000 tonnes de pâte à papier par an. Sa capacité sera portée progressivement à 400 000 tonnes. Les travaux coûteront 43 milliards de francs C.F.A.

Enfin, si l’on ajoute les activités des entreprises de bâtiment et de travaux publics, la construction de nombreux hôtels et immeubles, la prochaine exploitation des eaux de source minérales, celle d’un complexe industriel d’ananas, on constate que les éléments d’une mise en valeur diversifiée sont de nature à former un tissu industriel qui donnera aux différentes régions une physionomie nouvelle.

Les mesures en faveur des investissements

Estimant le moment venu de donner un élan à la production industrielle, le président de la République fait appel au secteur privé dans la ligne de sa doctrine du libéralisme planifié. Pour assurer une mise en valeur du pays à la mesure des ambitions nationales, le gouvernement a créé à Douala un bureau d’accueil des investisseurs dont la tâche est de faciliter la liaison avec les administrations intéressées et de hâter l’examen des dossiers qui, jusqu’à présent, demandait beaucoup trop de temps. Une société nationale industrielle-société d’Etat sous la tutelle du ministère de l’économie et du plan est en même temps chargée de coordonner les différentes initiatives de la promotion industrielle. Elle s’y intéresse en participant effectivement au capital et au conseil d’administration des sociétés qui s’installent, se proposant d’ailleurs de céder ultérieurement à des Camerounais soucieux de collaborer au monde des affaires une partie de ses actions, si l’entreprise a pris un bon départ.

Par une série de mesures exceptionnelles, l’Etat encourage les investisseurs. Il a ainsi mis en place un code des investissements qui offre un régime fiscal et financier de faveur aux entreprises industrielles ou agricoles de nature à promouvoir le développement du pays. De grands projets sont, dans cette perspective, inscrits dans le quatrième plan qui sera incessamment publié : projets dans le domaine de la transformation des produits agricoles, notamment du café, du cacao, du caoutchouc, de l’arachide ; dans le secteur métallurgique ; dans l’industrie du bois ; dans l’exploitation minière, etc. L’économie du Cameroun est, dans l’ensemble, équilibrée, mais elle tourne encore au ralenti. La conjoncture actuelle, en raison de la hausse des prix du pétrole et de l’inflation mondiale, n’est pas particulièrement favorable. Son rythme de progrès a même fléchi l’année dernière. Cependant, les ressources du pays sont telles que, si tous les Camerounais le veulent, le jeune Etat devrait prendre enfin un démarrage impressionnant.

Pierre Chauleur

Rédacteur en chef de Marchés tropicaux.

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https://www.monde-diplomatique.fr/1976/08/CHAULEUR/33871

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