Alexandre T. Djimeli : Le Cameroun entre Décentralisation, Fédéralisme, Sécession…

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Que peut-on dire de nouveau au Cameroun au sujet de la crise sociopolitique dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest ? Depuis plus d’un an, cette crise est l’objet de nombreux développements discursifs sur son origine, son développement et ses solutions. On a alors l’impression que toute parole sur le sujet relève désormais du superflu, au sens où Marx affirmait que les philosophes avaient diversement interprété le monde et qu’il importait désormais de le transformer. Oui, il faut passer à la transformation des données de la crise en agissant sur ses sources profondes pour avoir une paix durable. Sans entretenir outre mesure un débat oiseux, il semble tout de même nécessaire, en s’inspirant des rapports entre le discours et les transformations sociales tels que théorisés par Norman Fairclough, de préciser que le discours précède, accompagne et suit les changements.

En l’état actuel de la crise, des discours ont suffisamment sondé les sources. Parmi celles-ci, il y a une masse critique d’analyses qui relèvent la volonté de la majorité francophone d’effacer la personnalité anglophone du Southern Cameroun qui accepta en 1961 de se rattacher au Cameroun oriental. Cette volonté se traduit, selon ces études, par la marginalisation des originaires de cette partie du pays dans le processus de prise de décision et de gestion des affaires publiques. Elle s’actualise par ailleurs, d’après la même littérature, à travers une centralisation qui fait de l’Etat une réalité étrangère aux populations qui avaient pourtant été habituées à gérer au niveau local des problèmes publics de proximité. Certaines opinions n’hésitent d’ailleurs pas à soutenir la thèse de la colonisation du Cameroun anglophone par le Cameroun francophone.

Ces discours sur les sources étant connus, d’autres devraient maintenant structurer l’espace public en prenant en charge les transformations dont nous posons l’hypothèse qu’elles se feront. Ceux-ci commencent par une clarification des solutions proposées comme réponse à la contestation de l’ordre étatique actuel, laquelle se manifeste principalement par des villes mortes dans les deux régions qui forment l’ancien Southern Cameroon, le vandalisme (édifices publics – établissements scolaires surtout), l’explosion de projectiles dans certains lieux publics, etc.

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Avant d’en venir à ces solutions probables, il semble primordial de préciser que les enjeux de la contestation en cours sont multiples. Deux d’entre eux sont proéminents : pour certains, la contestation est un moyen de pression sur les Francophones dominants afin que les Anglophones accèdent à une égale représentation à des positions de pouvoir au sein de l’Etat ; pour d’autres, elle est vue comme une gouvernance dans laquelle le pouvoir de participation à la gestion de la chose publique reviendrait au peuple à la base. 

Pour sortir de la crise, certains pensent qu’il suffit de faire une redistribution des cartes au niveau des positions de pouvoir ou alors de procéder à une révision des modalités de production de l’élite dirigeante. La succession et la permanence des opinions dans l’espace public national permettent tout de même de percevoir ce que l’on pourrait considérer comme étant des tendances lourdes de solution à la crise. Ces tendances régulièrement exprimées à travers les médias sont : d’abord la décentralisation, ensuite le fédéralisme, enfin la sécession.

La décentralisation est la solution qui sied à ceux qui tiennent aujourd’hui les rênes du pouvoir. Elle correspond à l’idée que se fait le président de la République d’un Etat du Cameroun dont il estime qu’il ne devrait plus y avoir débat sur la forme actuelle. Cette décentralisation est prévue par la loi constitutionnelle du 18 janvier 1996 mais elle n’a jamais été véritablement mise en œuvre. Dans les rangs du parti au pourvoir surtout, l’on pense qu’en l’appliquant intégralement, l’on éloignerait le spectre de la crise.

Le fédéralisme est la solution la plus plébiscitée dans les discours qui circulent sur les réseaux sociaux, sous réserve d’enquêtes empiriques rigoureuses. Il s’agit, selon ces discours, soit de revenir à deux états fédérés pour respecter le statut des deux Cameroun avant la réunification de 1961, soit de faire un fédéralisme à dix Etats en suivant la configuration actuelle des régions administratives existantes. L’on peut penser que l’essentiel des Camerounais originaires des régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest qui adhèrent à cette solution penchent davantage pour la première option.

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Mais l’on peut également imaginer que la deuxième serait un moyen de donner satisfaction à tous, si tant est que l’essence de la bataille c’est la recherche du bien-être collectif et que d’autres régions du pays pourraient formuler des revendications similaires à celles des deux régions sus citées.

La sécession, autrement dit l’indépendance de ce qui constituait le Southern Cameroon avant la réunification, est une solution considérée par certains originaires de cette partie du pays comme étant la vraie et l’authentique. Il est question ici de conquérir sur les contours territoriaux de ces régions une souveraineté internationale. Un Etat indépendant, donc, que certains désignent sous la dénomination de République fédérale d’Ambazonie. Les adeptes de cette solution ne se trouvent pas seulement dans les rangs de la diaspora ; on les retrouve aussi à l’intérieur du pays, même si ces derniers ne sont pas toujours prompts à assumer publiquement leur position. Pour ces derniers, il est question de corriger les turpitudes de l’Organisation des Nations unies qui, dans le processus d’autodétermination des peuples du Southern Cameroun, ne leur avait donné en 1961 qu’une possibilité : le rattachement soit au Cameroun soit au Nigeria.

D’autres tendances existent, mais elles peuvent être considérées comme étant mineures. Quoi qu’il en soit, l’application de l’une de ces solutions dépend forcément de la volonté des acteurs de la crise à mettre un terme à une situation qui irait plus mal. Mais l’on semble s’installer progressivement dans le soupçon et la suspicion. A travers les débats, l’on a au fil des mois enregistré des reproches dans les deux camps : à l’Etat, l’on reproche la suffisance, le dilatoire stérile et la condescendance des autorités vis-à-vis des populations qui revendiquent ; à ces derniers et particulièrement les leaders, l’on reproche la radicalisation et l’évolution des représentations vers une idéologie sécessionniste. Le dialogue constructif paraît aujourd’hui rompu. Le gouvernement a le choix soit de le renouer directement ou avec l’aide d’un médiateur, soit de mettre immédiatement en œuvre les réformes institutionnelles qui s’imposent dans chaque solution.

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La visibilité de la mise en œuvre d’une solution ou d’une autre n’est toutefois pas toujours assurée. L’on est dans le flou ; un flou que l’Etat et les autres protagonistes devraient lever au plus vite. Le plus urgent, je crois, c’est d’éviter que l’on ne sombre dans un espace de non-droit. Lorsqu’on s’y retrouve, les plus faibles en paient le prix fort. Et ils sont nombreux, ceux-là qui, dans leur fougue juvénile, s’offrent sans crainte ni peur en sacrifice.

L’histoire des luttes d’émancipation à travers le monde nous parle encore. Le changement social se nourrit parfois de sang mais il est toujours vrai que chaque jeune qui disparait est une perte pour le développement et le rayonnement des peuples. Les Camerounais ont hâte de voir des solutions se déployer. Immédiatement.

Alexandre T. Djimeli

Source: Germinal, n° 111, Edition spéciale.

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