Roger Kaffo Fokou, enseignant et syndicaliste « Le Cameroun est rentré dans une véritable situation de funambule dont l’issue est des plus incertaines. »

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Il y a 12 ans, en 2009, nous réalisons cette entrevue à l’enseignant et syndicaliste Roger Kaffo Fokou. Cette interview, accordée en 2009 est aujourd’hui , en 2021, d’une brûlante actualité. Elle peut être relue avec profit. Il déclarait alors « Le Cameroun est géré par des gérontocrates assistés de leurs familles et de leurs valets. Le changement cependant ne saurait consister à remplacer cette clique par une autre. Pour être véritable, il doit être planifié et mis en place progressivement, méthodiquement, à travers une véritable école de développement. Comment y parvenir? La réponse n’est pas aisée ni unique. La société doit prendre ses responsabilités à tous les niveaux.  » Rien n’a changé depuis….

Modeste Mba Talla : Roger Kaffo Fokou : qui êtes-vous ?

Roger Kaffo Fokou : Je suis Camerounais, enseignant de formation et de carrière. J’ai fait des études de lettres puis, quand je me suis lancé dans l’action syndicale en 1993, la nécessité m’a amené à y ajouter des études de droit, puis de management. En ce moment, je dirige au Cameroun un syndicat d’enseignants du secondaire, le SNAES (Syndicat National Autonome de l’enseignement secondaire) et assure l’un des trois secrétariats généraux adjoints de la Fédération des syndicats de l’enseignement et de la recherche au Cameroun (la FESER). Je fais également dans le journalisme et en dehors de mes contributions à la presse à grands tirages locale j’assure depuis 5 ans la direction de publication du mensuel La Voix de l’Enseignant, journal qui depuis 8 mois paraît uniquement sur Internet faute de financement. Je consacre une partie importante de mes loisirs à l’écriture et j’ai publié de manière locale Les Générations sacrifiées, un essai qui a fait forte impression, La Ronde des gladiateurs, une galerie de portraits d’hommes politiques camerounais des années 90, Accents aigus, un recueil de poèmes sur l’enfance et sur l’école, puis en collaboration Guide pratique pour la connaissance des droits et des devoirs des enseignantes et des enseignants camerounais, un manuel sur les droits des fonctionnaires de l’enseignement, Mbafung : voyage au cœur de traditions ancestrales (ouvrage collectif). Je suis marié et père de 5 enfants.

Vous venez de sortir aux éditions L’Harmattan deux livres? Qu’est ce qui vous a décidé de rédiger «Demain sera à l’Afrique» et «Misères de l’éducation en Afrique: Le cas du Cameroun aujourd’hui» ?

Un même projet sous-tend les deux ouvrages : celui d’œuvrer à la prise de conscience du fait que les situations du Cameroun et de l’Afrique, loin de relever de la fatalité, sont en fait construites. Ces 25 dernières années, comme enseignant, j’ai été aux premières loges pour voir comment une machine à emboutir, savamment réglée, peut progressivement broyer des générations entières de jeunes camerounais, sous le regard passif ou complice de ceux que l’on appelle les aînés sociaux. C’est un phénomène qui commence à prendre de l’ampleur au début des années 80 et le laboratoire d’expérimentation est alors l’université de Yaoundé. C’est cette situation que je dénonce dans Les Générations sacrifiées. L’expérience syndicale m’a permis d’étendre avec les années mon observation au reste du continent et la similitude des situations m’a frappé. Il m’est alors apparu qu’il devait y avoir un laboratoire central pour mettre au point des programmes à exécuter ici et là sur le continent. Le déficit de formation toutes générations confondues en Afrique, surtout en Afrique subsaharienne, est le plus élevé du monde. Nous sommes pourtant assis sur une montagne de richesses. Les actes que nous posons tous les jours vont-ils dans la bonne direction? En creusant pour répondre à cette question, devant la difficulté qu’il y a à mobiliser mes concitoyens autour d’une action collective d’intérêt général, je me suis mis à émettre des hypothèses et à faire des recherches. Tout cela m’a conduit à produire ces deux livres, l’un sur la problématique du développement de l’Afrique, l’autre sur les scandales de l’éducation au Cameroun aujourd’hui.

Votre livre  «Demain sera à l’Afrique », est une réflexion sur le devenir de l’Afrique, sur la question de développement. Vous exposez l’idée selon laquelle le développement  est d’abord avant tout un problème de civilisation. Est-ce pourquoi le développement de l’Afrique vous amène à revisiter la civilisation africaine, dans ce qu’elle a de fondamental. Quelle leçon faites-vous ?

Vous savez, lorsque l’on parle de développement en Afrique, l’on songe presque toujours à l’Occident. Le paradigme de  développement que propose l’Occident est-il comme le croyait naguère le penseur américain Francis Fukuyama une voie obligée pour toute civilisation désireuse de sortir de la misère ? La contradiction que lui porte le monde musulman depuis le VIIè-VIIIè siècle dans tous les domaines et plus spécifiquement dans les domaines religieux et financier, contradiction qui semble s’être radicalisée depuis le 11 septembre 2001, est là pour nous interpeler à une prudente réflexion. En scrutant au plus profond d’elle-même, de sa civilisation, en prenant acte des différences fondamentales qui séparent celle-ci de la civilisation occidentale gréco-romaine et judéo-chrétienne, n’est-il pas possible pour l’Afrique de repartir à nouveau et de façon originale ?  Il y a là une tâche urgente pour nos intellectuels à qui il suffit d’emboîter le pas à des précurseurs de génie parmi lesquels je ne citerai qu’un seul nom mais qui fait l’unanimité : Cheikh Anta Diop. Nous devons approfondir les pistes tracées par ces derniers et les médiatiser, en sachant que les média, purs ou complexes, peuvent être des armes de destruction massive pour ceux qui les subissent inconsciemment ou passivement. Et parce que le rôle fondamental des média est de fabriquer des images et de les projeter pour investir et coloniser le réel, nous devons décrypter la vision afropessimiste que nous avons héritée de quelques siècles de soumission presque complète au diktat de l’Occident. Contrairement à ce que veut nous imposer une certaine médiatisation à propos de l’Afrique, nous autres Africains avons de véritables raisons d’être afro-optimistes aujourd’hui : ce livre vous en propose quelques-unes, qui naturellement sont soumises au débat…

Vous revenez  constamment sur les thèmes tels : le spiritualisme, matérialisme et religion. Quel lien faites-vous avec celui du développement?  En somme existe-t-il des paramètres  ou fondement strictement spirituels (culturels)  lorsqu’il s’agit de penser le développement?

La question spirituelle m’a frappé d’abord parce que Cheikh Anta Diop a cru devoir l’évacuer d’emblée ou tout au moins en différer le traitement. Ce faisant, il ramenait la question matérielle au premier plan, comme Cheikh Hamidou Kane dans L’Aventure ambiguë : « Apprendre à vaincre sans avoir raison ». Vous voyez, l’Afrique est devenue matérialiste par mimétisme. L’on se souvient du mot du Zarathoustra de Nietzsche : « Dieu est mort! ». Décréter la mort de Dieu est bien dans la ligne de la civilisation occidentale prométhéenne où dès les origines les dieux sont en conflit avec les hommes. Cela n’a jamais été ainsi en Afrique et il suffit de revenir à l’Égypte ancienne pour s’en convaincre. La séparation entre spiritualité et religion ne peut avoir un sens que dans un univers où l’on a séparé le ciel de la terre, où l’homme s’est coupé des dieux, où le principe de laïcité s’est imposé. Et quand vous coupez l’esprit de sa source première, comment voulez-vous qu’il survive? C’est la raison pour laquelle l’Occident a développé l’une des civilisations les plus matérialistes de l’histoire. Vous savez que la matière ne vit (ne prend forme) que lorsqu’elle est habitée par l’esprit sinon elle n’est que chaos. Je pense que développer c’est, en un sens, accomplir. L’esprit premier a crée l’homme puis la nature, et Il a confié à l’homme la tâche d’accomplir donc de développer la création, c’est-à-dire de faire comme lui en investissant le réel de son esprit pour lui donner une forme. Ce n’est pas pour rien que dans le mot « culture » il y a « culte ». La culture est une mise en forme du réel au moyen de l’esprit qui n’est autre qu’une parcelle du grand Esprit. Dès lors que l’esprit déserte nos œuvres et que nous nous mettons à agir pour des buts purement matériels, nous commençons à fabriquer le chaos, c’est-à-dire le « vide d’être ». Et, peu importe la dimension de nos réalisations, elles ne seront pas durables. Le concept de développement durable devrait également s’entendre de cette façon-là.

Vous revenez sur l’indispensable rôle des intellectuels dans le processus de développement. Parlant du Cameroun n’est ce pas une «race» en voie de disparition?

 Mon Dieu! C’est tragique de le dire. Vous me faites penser à Mongo Beti et à Jean-Marc Ela. Heureusement que Fabien Eboussi Boulaga vit encore. J’ai participé il y a de cela quelques années à une table ronde avec feu Sévérin Cécile Abega. Vous savez, c’était un intellectuel authentique. Il définissait l’intellectuel d’une manière fort originale comme celui qui ne mange pas des deux joues à la fois. C’est l’une des plus belles définitions de ce mot qu’il m’ait été donné d’entendre. Vous voyez ces messieurs cousues de diplômes qui dans notre pays puisent dans les caisses de l’État gloutonnement, et s’empiffrent des deux joues à la fois tandis que le peuple crève dans la misère! Notre pays traverse une longue éclipse. Nous n’avons presque plus de modèle et tous ceux qui parlent à la jeunesse ont pour la plupart embrassé le veau d’or à un moment ou à un autre. L’on oublie trop souvent chez nous que la France moderne prend forme avec les intellectuels comme La Fontaine, Racine, Corneille et autres au XVIIè siècle, et que le Gavroche de Hugo ne se trompe pas lorsqu’il impute la responsabilité de la révolution à Voltaire et à Rousseau. Mais notre peuple a du génie et je ne crois pas que cette éclipse soit durable. Il y a des voix jeunes qui parlent déjà assez fort comme celle d’Achille Mbembe pour n’en citer qu’une.

De nombreux jeunes africains accusent leurs élites ou intellectuels d’avoir abandonné la société africaine pour se complaire dans un « griotisme » et un  « ventriotisme » insensé. Ce griotisme, s’est une fois de plus revelé en  2004, lorsque près 400 enseignants des universités camerounaises ont tous signé pour la réélection de M. BIYA. N’est ce pas ce manque d’éthique qui explique les nombreux blocages dans la société camerounaise malgré les nombreuses initiatives qui s’y développent ? Les populations n’ont-elle pas raison de blâmer l’intelligentsia de complicité de médiocratie au Cameroun ?

Notre « élite » souffre d’un mot qui a un nom : matérialisme. Au Cameroun, il faut avoir le maximum de diplômes pour gagner le plus gros possible. Naturellement nous savons de qui cette « élite » tient : elle est formée à l’école néocoloniale et constamment recyclée dans les laboratoires de l’Occident. Je connais personnellement nombre d’enseignants d’université pour qui j’ai le plus grand respect mais nombreux sont ceux dont la sélection est questionnable. Vous savez, pour la plupart d’entre eux, les plus grands projets consistent à se bâtir une résidence confortable, s’acheter une grosse cylindrée et multiplier les conquêtes du beau sexe. Ils sont toujours sur un projet de recherche qui leur ouvre la voie pour un stage de temps à autre en métropole, dans les laboratoires des autres mais qu’en sort-il au fil des ans pour leur pays? Le bilan des 50 dernières années est bien maigre, il faut l’avouer. L’IRAD qui produisait des résultats est aujourd’hui sinistré et la recherche n’est plus en réalité qu’un inconfortable garage. Pourtant les plus importantes revendications de nos universitaires ces dernières années, alors que l’université est devenue un cimetière à étudiants, n’ont pas quitté la sphère alimentaire. Cela arrange bien les affaires de l’Etat parce qu’arrondir les fins de mois de 2000 enseignants, cela coûte de loin moins cher que de mettre en place des universités viables. Dans le récent classement des 100 premières universités d’Afrique ne figure aucune université camerounaise et cela n’étonne nullement. Quand les filières de recrutement y compris celles des enseignants d’université passent par des parrainages de caciques du parti, peut-on être étonné que l’université « pétitionne » pour demander au prince en poste de prolonger son bail? L’on n’est pas non plus étonné quand un enseignant d’économie enseigne à ses étudiants non pas les théories d’Adam Smith ou de Ricardo mais l’idéologie du RDPC, ou qu’un agrégé d’économie réunisse un aréopage d’opérateurs économiques pour les assurer que la crise financière ne toucherait pas leurs affaires au moment où ces dernières en pâtissent déjà. Comme vous pouvez le constater, nombre de nos grands diplômés ont une mentalité de charlatan et il n’est pas surprenant que le peuple ne leur fasse plus confiance.

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Dans un pays normal quel rôle cette élite camerounaise devrait  normalement jouer dans le processus de démocratisation et de développement  au Cameroun ?

La démocratie comme mode de gouvernement est un héritage grec. C’est Solon qui donne à la Grèce sa première constitution démocratique au IVè siècle avant Jésus-Christ. La démocratisation chez nous n’est pas un processus endogène dans ses motivations profondes et ses objectifs. C’est un héritage hypocrite du discours naguère fameux de la Baule. C’est un alibi de légitimation d’une gouvernance qui fonctionne à contre-courant des aspirations populaires. Pour l’instant, ce n’est guère plus qu’un vernis dont on recouvre pour les dissimuler les facettes hideuses d’un gangstérisme politique dont le contrôle semble de plus en plus échapper à ses propres géniteurs. Une franche dictature rendrait plus de services à une nation que le simulacre de démocratie qui pourrit le Cameroun depuis des années et qui nous a subrepticement poussés sur la pente de la régression sociopolitique et économique.  Quel intellectuel véritable pourrait se rendre complice d’une pareille forfaiture? A Haïti, nous avons vu Jean-Jacques Stephen Alexis se battre et mourir pour un peuple qui souffre encore aujourd’hui mais qui a acquis le réflexe du combat. C’est cela, il me semble, que l’on attend de l’élite, qu’elle éveille et aide à développer puis enraciner le sentiment patriotique, le désir de vivre ensemble, de réussir ensemble, de protéger les faibles, de bâtir un véritable Etat. Au lieu de quoi notre élite est rentrée dans une espèce de maquignonnage honteux : « You scratch my back I scratch your own », disait un ancien premier ministre! Où est le sens du sacrifice? De l’intérêt général? De l’altruisme? Que fait-on de la solidarité nationale? Notre élite s’est engluée dans les marais d’un communautarisme morbide qui détruit l’embryon d’Etat que le temps essaie de bâtir pour nous. Il n’y a pas un meilleur moyen de travailler pour le sous-développement.

Vous faites référence à un  exemple de mythe moderne et de son efficacité: le mythe des « Lions indomptables » au Cameroun  ce mythe peut-il survivre à la gestion presque préhistorique par les autorités camerounaises du sport au Cameroun?

Ce sous-titre ne rend pas fidèlement compte du contenu de cette partie du livre. En fait, comme mythe moderne, les « Lions indomptables » sont un échec indiscutable. C’est là le danger des mythes vivants : ils peuvent à tout moment se désacraliser et perdre cette énergie qui leur permet d’être des moteurs de l’action individuelle ou collective. Un mythe, vous savez, c’est un discours religieux plus ou moins désactivé mais qui continue à opérer parce qu’il conserve dans la conscience ou l’inconscient des hommes ce je ne sais quoi de sacré qui en fait une voie à suivre, un appel permanent à un dépassement de soi vers un idéal communément accepté. Et que représentent aujourd’hui aux yeux des Camerounais « Les lions indomptables » si ce n’est l’inconstance, la débrouillardise, l’impréparation, l’improvisation et tous les défauts du même genre? En fait, cette équipe est devenue le symbole d’une société de jeux dominée par le pari mutuel urbain où l’on a convaincu le citoyen qu’il est possible de faire des gains mirifiques en misant des bricoles. Il suffit de regarder l’état de nos infrastructures sportives depuis des décennies que les lions gagnent pour comprendre. Nous en sommes réduits ces derniers temps à faire recours aux Chinois, contre qui nous concourons dans les compétitions internationales!

En quelques mots quels sont les pistes pour demain au regard de cette nouvelle  philosophie du travail pour l’Afrique que vous préconisez au regard de votre ouvrage. Est-ce une manière de combattre  l’afropessimisme ambiant que vous pourfendez?

L’afropessimisme comme discours est un média, un prolongement tantôt de l’esprit de l’autre pour nous formater et nous figer dans une mentalité de perdants – le looser comme dirait l’anglo-saxon – et subséquemment de dépendants, tantôt de notre esprit qui a fini par s’approprier cette image exogène pour se la reprojeter. C’est dans cette seconde perspective que l’afropessimisme est le plus destructeur. Nous devons le combattre vigoureusement. Il faut se méfier des images quelles qu’elles soient : elles ont un pouvoir narcotique que l’on contrôle difficilement parce qu’elles s’adressent à une zone du cerveau qui échappe au contrôle de rationalité, l’hémisphère droit du cerveau. Les images tendent à nous figer dans une attitude contemplative qui est mortelle à toute ambition de progrès. C’est pour cela que l’afro-optimisme, plus qu’une contre-image, doit être une philosophie de l’action, du travail. La philosophie du travail que nous avons reçue de l’occident, et que l’on retrouve déjà dans les mythologies grecque, nordique et moyen-orientale considère le travail comme une corvée réservée aux hommes par des dieux qui veulent disposer de tout leur temps pour les loisirs et la jouissance, ou comme une sanction comme c’est le cas dans la tradition juive. L’on comprend pourquoi, s’étant élevés au rang des dieux dans ces sociétés, les hommes ne pouvaient avoir que du mépris pour le travail, et donc avait un besoin vital de possession d’esclaves. Dans l’Égypte antique, le travail n’a jamais été revêtu de valeurs négatives. Au contraire, il entre dans le dessein des dieux comme moyen d’élever les niveaux de vie individuel, d’égaliser les statuts sociaux. C’est dans ce sens que Marx considérait le travail désaliéné comme un moyen pour l’homme de s’accomplir c’est-à-dire d’aller vers un degré supérieur d’humanité donc de spiritualité. Nous devons revaloriser le travail si nous voulons enclencher un véritable processus de développement en Afrique.

Dans le livre collectif que vous dirigez  «Misères de l’éducation en Afrique: Le cas du Cameroun aujourd’hui»  vous passez aux cribles avec vos collègues la situation  de l’éducation au Cameroun.  Par-delà certaines statistiques officielles qui ont permis de dire que « des progrès ont été accomplis ces dix dernières années », la réalité sur le terrain est souvent bouleversante, comme l’on peut le constater en s’appuyant ici sur le cas concret du Cameroun : absence d’objectifs propres et d’ambition de la part des États, rétrécissement constant de l’accès à l’éducation, précarisation du statut des enseignants, dégradation continue de la qualité de l’éducation, etc. En tant qu’enseignant, quel commentaire vous suggère la situation qui prévaut dans les lycées et collèges du Cameroun en ce moment ? Quels sont les principaux obstacles auxquels vous êtes confronté au quotidien dans vos tâches comme enseignant ?

 Comme enseignant de terrain et depuis des années, je suis confronté à une situation tragique : celle de quelqu’un qui sert tout juste d’alibi à l’État et dont au fond personne ne semble véritablement avoir besoin. C’est cela que je décriais déjà dans Les Générations sacrifiées au début des années 90. C’est encore plus vrai aujourd’hui. De plus en plus de collèges et lycées au Cameroun sont de plus en plus des établissements fantômes : infrastructures insuffisantes, délabrées et non entretenues, sans équipements – pas d’infirmerie, pas de cantine, d’infrastructures sportives, pas de bibliothèques, de laboratoire etc. – sans enseignants. Le moindre lycée de Yaoundé ou de Douala fonctionne avec 20 à 25% d’enseignants que l’Association des parents d’élèves paie entre 30 et 50.000 FCFA le mois. Je vous laisse deviner le niveau des prestations fournies! Le primaire est entré depuis bientôt 10 ans dans un cycle de précarisation absolue : dans quelques années, il n’y aura plus de fonctionnaires dans ce niveau-là. Au secondaire, segment que le pouvoir d’achat a laissé en cours de route depuis les années 90, on commence sa carrière dans la débrouillardise et la termine dans la misère et la détresse. L’État dominé par le pouvoir destructeur des administrateurs civils  a développé une philosophie selon laquelle les corps sociaux à grands effectifs doivent être condamnés à la misère à moins qu’ils ne disposent de fusils et autres machines de guerre. Il est évident que dans un tel contexte les rendements des enseignants ne peuvent que baisser, surtout que parallèlement l’ENS est devenue une grande surface où l’on vend des postes d’enseignant au plus offrant. Alors, pour donner le change, l’on fabrique de toutes pièces, comme le démontre le texte de Basile Fosso Dongmo, les résultats  aux examens officiels. Ce qui manque cependant à notre école dans tous ses compartiments, c’est une perspective : à qui et à quoi sert-elle? L’on ne s’est jamais vraiment soucié de répondre à cette question.

Les enseignants « craie en main », c’est-à-dire les professeurs qui enseignent effectivement se plaignent du traitement que leur infligent leurs collègues appelés à occuper une fonction dans l’administration. Comment s’explique un tel  clivage dans un même corps ?

 Je vais surprendre plus d’un en défendant cette administration scolaire : elle est faite de victimes, consentantes ou non, d’un système foncièrement pervers. Vous savez, c’est une chaîne d’esclaves qui gèrent des ordres plus que des structures. Les chefs d’établissements vivent un stress permanent qui est intolérable et leur cœur bondit chaque fois qu’un véhicule s’arrête en face de leur bureau, que leur téléphone sonne : n’est-ce pas le Ministre? Ou son envoyé? Le délégué régional ou départemental? Le préfet ou le sous-préfet? Et chacun de ces messieurs et dames a quelque chose à lui prendre, à lui reprocher. On lui vend tout : les infrastructures, les équipements, le personnel, son maintien en poste, toutes choses que l’État offre gracieusement pourtant. Et l’on attend de lui des résultats qu’il est censé produire par tous moyens, sinon les enchères augmentent. Mon Dieu! Comment voulez-vous dans ces conditions que l’on soit un chef d’établissement épanoui? Beaucoup d’entre eux sont des tyrans non par vocation mais par déformation. Bien sûr ils s’agrippent à ces strapontins dérisoires que sont aujourd’hui les provisorats et les directorats pour échapper à la misère dans laquelle ils voient leurs collègues craie en main mais à quel prix?

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L’état de délabrement des Lycées camerounais est inquiétant : bâtiments sales, toitures pas toujours étanches, si elles existent, les bibliothèques vides ou dépassées. Que prévoient les budgets des Lycées pour qu’au fil des ans, rien ne soit fait pour améliorer le cadre de travail des élèves et des enseignants ? La question est d’autant plus pertinente que l’on retrouve dans certains Lycées des vestiges de bibliothèques, de salles de musique qui témoignent d’une gloire passée. Qu’est-ce qui  a changé ?

Ce qui a changé, c’est le budget de l’État et la manière de l’exécuter. 80% dans le fonctionnement, 20% dans l’investissement. Toutes les commodités que vous énumérez sont aujourd’hui à la charge du parent qui est, comme l’on sait, non pas pauvre mais appauvri. C’est cela l’école du sous-développement. Les 20% du budget réservé à l’investissement sont gérés selon la procédure des marchés publics : déduction d’impôts (TVA et autres), fractionnement et vente aux enchères aux responsables des structures, pourcentages divers abandonnés aux divers représentants du maître d’ouvrage (Préfet, président de la commission des marchés publics, ingénieur des travaux, contrôleur financier local, chef de structure…), au bout du compte il ne reste rien pour réaliser l’ouvrage. Le financement de l’investissement public est devenu la plus grande source de détournement presque légalement garanti par la mercuriale des fonds publics, une sinécure qui alimente les comptes d’une chaîne de bureaucrates et de politiciens qui court de la base au sommet de l’Etat. Autrefois, c’était différent. Voilà ce qui a changé.

Le débat sur la baisse du niveau des élèves est lancinant. A votre avis, est-ce un problème réel ou un aspect du conflit des générations qui veut que les aînés trouvent toujours à redire sur la constitution et la performance de leurs cadets ? Et si cette baisse de niveau était effective, qu’est-ce qui l’explique dans le contexte Camerounais ? Que proposeriez- vous pour y remédier ?

 Il y a là certainement une part du conflit permanent des générations mais celle-ci est minime. Les enfants sont plus éveillés aujourd’hui mais l’école que la société leur propose n’est plus à la hauteur. Il nous faut ici reparler de la notion de perspective : la performance d’un système dépend étroitement de ses débouchés. Une entreprise qui ne vend pas ne peut continuer à produire ou alors si elle le fait, ce sera au détriment de la qualité. Vers quoi mène notre école? Vers le chômage ou l’exil. Les maigres places disponibles sur le marché local de l’emploi s’arrachent aux enchères. Vous pensez qu’il s’agit là d’une situation propre à susciter et entretenir le goût des études? Le sentiment de l’inutilité de l’effort scolaire est depuis longtemps le lot commun des générations successives d’élèves et étudiants camerounais. Il n’y a donc aucune surprise à ce que leur niveau se dégrade. La démotivation des enseignants, tout en accentuant ce phénomène, s’en nourrit en même temps. Il faut revoir tout cela. L’État doit savoir qu’il lui incombe de donner un emploi à chaque citoyen. L’Article 2 de la loi N°92/007 du 14 août 1992 portant code du travail dispose clairement que « Le droit au travail est reconnu à chaque citoyen comme un droit fondamental. L’État doit tout mettre en œuvre pour l’aider à trouver un emploi et à le conserver lorsqu’il l’a obtenu » Si cet engagement de l’Etat est respecté, cela contribuera à redonner un sens à l’école, aux efforts que les uns et les autres y déploient, à la nécessité d’y investir des moyens pour en accroître l’efficacité.

La conférence mondiale sur l’éducation tenue à Jomtien en Thaïlande en 1990 reconnaissait déjà le rôle décisif de l’éducation dans l’autonomisation des individus et la transformation des sociétés. L’EPT (Éducation Pour Tous) est alors devenue un des objectifs du millénaire pour le développement. 18 ans après Jomtien et 8 ans après les engagements pris par les États à Dakar, le bilan reste largement contrasté, surtout en Afrique subsaharienne. Pourquoi? Par rapport à ce qui se passe dans d’autres pays et par rapport aux défis que les mutations globales imposent à la jeunesse, comment jugez-vous le système éducatif camerounais ?

A mon avis, l’Afrique subsaharienne manque de politiciens visionnaires. La plupart de nos États sont entre les mains de cliques qui n’ont pas de projet de société. Un projet comme l’on sait commence par une vision et celle-ci fait défaut chez nous. S’agit-il de simple court-termisme? Difficile de l’affirmer. Le développement des ethnismes qui est si nuisible aux constructions d’entités étatiques viables vient de l’incapacité à prendre la mesure des brassages en cours dans la société réelle et de les projeter dans l’avenir. Prenons la chose par un autre bout : nos sociétés stagnent et régressent faute de tension vers le progrès. A qui cela profite-t-il? A un ordre mondial dont nous sommes la périphérie et nos dirigeants des chiens de garde. La fonction publique représente près de 4% de la population des pays industrialisés. Chez nous, elle représente moins de 1% et les institutions de Bretton Woods estiment qu’elle est pléthorique, alors que les établissements scolaires manquent d’enseignants et les formations sanitaires de personnel sur toute l’étendue du pays. Il s’agit là d’un véritable sabotage. En France, la part du PIB c’est-à-dire de la richesse nationale consacrée à l’éducation est de près de 7%. Au Cameroun, il est inférieur à 3%. Pourtant de plus en plus, notre jeunesse doit affronter sur le marché mondialisé du travail les jeunes Français. Quel sera l’issue de la bataille? Chacun peut répondre à cette question. Les enjeux du futur sont là et chacun le sait.

Et pourtant seule une éducation de qualité accessible à tous permettra de lutter efficacement contre la pauvreté en Afrique comme cela se fait ailleurs. Pourquoi au Cameroun on n’arrive pas encore à admettre  que ce qui est fait actuellement par les autorités  est suicidaire et doit être revu profondément, courageusement? Et comment parvenir à une véritable école de développement au Cameroun?

Parce que les forces conservatrices l’emportent encore sur les forces du progrès. Par manque de courage individuel et collectif. Les syndicats dans le secteur de l’éducation ont globalement échoué au cours des années 90 et cela a laissé une empreinte profonde. L’État ou ce qui en tient lieu s’est trouvé conforté dans sa volonté d’immobilisme. Le Cameroun est géré par des gérontocrates assistés de leurs familles et de leurs valets. Ce n’est pas là un cercle où circulent des idées nouvelles. Ceux qui attendent du changement venant de cette direction sont tout simplement pathétiques. Mais la pression populaire monte, surtout du côté des jeunes qui sont presque tous le dos au mur. Et le cercle du pouvoir, acculé à maintenir un statu quo favorable aux intérêts de l’ordre qui le maintient et le protège se retrouve pris entre deux feux. Combien de temps cela va-t-il durer? Il faudrait une boule de cristal. Le changement cependant ne saurait consister à remplacer cette clique par une autre. Pour être véritable, il doit être planifié et mis en place progressivement, méthodiquement, à travers une véritable école de développement. Comment y parvenir? La réponse n’est pas aisée ni unique. La société doit prendre ses responsabilités à tous les niveaux. Je pense que les syndicats ont là un rôle historique à jouer. Pour cela, ils doivent sortir du corporatisme étroit qui est finalement devenu un ghetto dans lequel ils ont enfermé leur avenir. C’est là le nouveau sens d’une mission historique qu’ils doivent se donner. Oui, le syndicalisme de développement peut aider à mettre en place au Cameroun comme ailleurs en Afrique une école de développement.

Enseignant du secondaire, scandalisé par les conditions des enseignants et des élèves, votre  découverte de ce monde à la dérive  vous a poussé à vous lancer dans le syndicalisme. Vous dirigez depuis 4 ans le Syndicat National Autonome de l’Enseignement Secondaire (SNAES). Comment se porte le SNAES et quels sont les problèmes auxquels vous êtes confronté?

 5 ans déjà, le temps passe vite. Je suis désolé de le dire mais je le dois à la vérité : le SNAES ne va pas bien. De 1994 à 2004, il a été emporté par pans entiers, au gré des aléas du combat en 1994, des déchirements de ses leaders en 1996, 1998 et 2004. Le SNAES ressemble de plus en plus aujourd’hui au temple de Salomon : ce qu’il en reste n’est plus qu’un mur des lamentations. Mais il peut se reconstruire en trois jours. Seule la foi manque pour l’instant mais ce n’est pas une situation permanente. Vous savez, l’on ne se sacrifie durablement que pour une chose dont on vit. Les syndicats d’enseignants au Cameroun sont acculés à l’indigence et vivent, très mal, de bénévolat. Comment fonctionner sans budget et comment obtenir son budget de personnes qui tirent le diable par la queue? C’est un pari surhumain qui demande un sacrifice surhumain. La coopération syndicale internationale est nulle ou presque. Elle ressemble à l’autre coopération, celle derrière laquelle se cache le néo-colonialisme avec ses alibis pour s’alléger la conscience. On se plaint de ce que les syndicats n’obtiennent pas de résultat : comment exécuter efficacement un projet dont le volet ressources est absent? Il faut arriver à changer cela, en contournant ceux qui ont intérêt, pour conserver ou améliorer les marges de plus-value tirées de l’exploitation des travailleurs, à maintenir le statu quo par tous les moyens. Dans ce sens-là, toutes les contributions, de quelque nature que ce soit, sont les bienvenues.

Pourquoi le musellement des syndicats  au Cameroun ? Quelles en sont les conséquences ? Y a-t-il des risques de conséquence à ce musellement?

 Le musellement des syndicats au Cameroun participe d’une stratégie mise en place depuis l’époque coloniale. Cette stratégie est solidaire d’un ordre sociopolitique où le travailleur est évacué parce qu’étant un sujet infrahumain, presque un objet. Déjà dans l’Europe médiévale ce sont les serfs qui constituent la main d’œuvre et comme l’on sait, ils se distinguent de ceux que l’on appelait « gens de condition » qui seuls avaient un nom. Cette exclusion de la nomination est en fait une néantisation au sens où, comme disait Sartre, nommer c’est amener à l’existence. L’Europe capitaliste libère le travailleur des liens du servage mais en fait un simple rouage de la grande industrie, un outil. A la suite des critiques de Marx et de la mise en place des syndicats, le travailleur outil jusque-là silencieux va acquérir une voix, s’humaniser et commencer à compter dans la société. C’est d’ailleurs en s’appuyant sur les syndicats que les premiers partis de gauche accèdent au pouvoir en Europe. Et accédant au pouvoir, ces partis ouvriers vont mettre en place toute une législation sociale dont l’Europe est encore fière aujourd’hui, mais en rognant toujours un peu plus sur la part des capitalistes. Comme on peut le voir, par expérience, l’ordre marchand sait que les syndicats sont plus dangereux pour ses intérêts que les partis politiques. Dans un système mis en place et contrôlé par les grandes firmes internationales, il est normal que le travailleur apparaisse comme un danger. C’est pourquoi le terme « peuple », plus politique, est préféré à « travailleur » qui est plus syndical. L’on peut comprendre pourquoi au Cameroun les syndicats sont ligotés. La loi n°90/053 sur la liberté d’association prévoyait en son article 5 al 4 que « Les partis politiques et les syndicats sont régis par des textes particuliers ». Le texte régissant les syndicats du secteur privé fut mis en place en 1992 et l’on sait qu’il précarise la situation du travailleur complètement livré à l’employeur pour la fixation de sa rémunération et son licenciement. La loi sur les partis politique n’avait pas non plus tardé à être mise en place; celle sur les syndicats du secteur public est toujours attendue 19 ans plus tard. Le résultat est là : la situation des travailleurs n’a cessé de se dégrader et la pauvreté s’est installée. Les plus-values que l’on a permis à un secteur économique extraverti de cumuler sur le dos des travailleurs n’ont pas été investies dans l’économie camerounaise.  N’ayant pas d’interlocuteurs sérieux, les hommes au pouvoir se sont laissés aller à une gestion sans rigueur qui est devenue calamiteuse avec le temps. Pour changer le Cameroun, il faut des syndicats forts. Notre syndicalisme pour l’instant est trop divisé et nos travailleurs peu et mal formés, difficiles à mobiliser. Mais il faut dire qu’en situation d’explosion sociale, le pouvoir aura la mauvaise surprise de ne trouver aucun interlocuteur avec qui discuter et à ce moment-là, des feux seront en train d’être allumés par toute la cité. L’exemple de février 2008 est encore frais dans les mémoires.

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Où en est-on avec  le statut  particulier des enseignants au Cameroun?

 Bientôt 10 ans et il n’est pas toujours appliqué dans son intégralité. C’est un texte qui date de 2000. Outre qu’il octroie des primes ridicules aux enseignants, ce texte est plus qu’une insulte aux enseignants, c’est une insulte à la république. Il montre que l’on n’est pas dans un État de droit et qu’un texte réglementaire revêtu du sceau de la plus haute autorité de l’État peut n’avoir pas plus d’importance qu’un simple torchon de papier. De toute façon, cette stratégie des statuts particuliers est un procédé pour bantoustaniser la fonction publique. Et elle fonctionne d’ailleurs à merveille pour l’instant, si bien qu’au lieu de voir ce qui les unit, les salaires dérisoires, les travailleurs voient surtout ce qui les sépare, des primettes et des avantages ridicules. La véritable bataille pour les fonctionnaires se situe au niveau de la valeur du point d’indice qu’il faut uniformiser. Comment peut-on justifier qu’au-delà de l’indice 300 le titulaire d’une fonction de l’État voie la rémunération de ses prestations dévaluée de plus de 50%? C’est cela qui a sinistré le corps des enseignants du secondaire dont près de ¾ des indices se situent dans cette zone rouge. Donc, ne parlons plus de ce statut ingrat. De toutes les façons, ce qu’il était supposé donner est en retard de 10 ans, donc complètement dévalué, désormais inadapté.

Est-ce possible de donner un avenir au Cameroun par un syndicalisme de développement ? Comment cela peut-il se faire?

 Le syndicalisme de développement est un concept que nous avons fait adopter au SNAES au congrès de 2007. Sans chercher à le comprendre, beaucoup d’adeptes du syndicalisme anarchique l’ont plutôt raillé. Peu à peu ils reviennent à la raison et il apparaît de plus en plus à beaucoup comme le concept du syndicalisme du futur. En effet, le syndicalisme ne saurait se développer dans l’ignorance complète de son contexte. Il faut savoir que le syndicalisme occidental émerge au milieu du XIXè siècle (1825 en Grande-Bretagne, 1864 en France) dans un contexte où la révolution industrielle a résolu le problème de la production et créé d’immenses richesses mal redistribuées. Il était donc normal que le programme de ce syndicalisme-là  fût articulé autour des améliorations sociales et des avantages divers à arracher. Notre syndicalisme naît dans un contexte de sous-production où la valeur travail et son corollaire, le mérite, sont dégradés par des politiques et une éducation inappropriées. Notre syndicalisme doit en tenir compte et devenir un instrument de revendication des conditions d’efficacité du travail en même temps qu’une école de rigueur et de quête de l’excellence. Or l’excellence ne peut s’évaluer qu’à partir des objectifs préfixés et l’objectif chez nous c’est le développement. Si les autorités qui incarnent l’État chez nous ne sont pas prêtes à mettre en place une école de développement, les syndicats  d’enseignants, de par leur position privilégiée peuvent former les enseignants à donner à leurs enseignements une dimension stratégique orientée vers le développement. Tous les peuples qui s’en sont sortis n’ont fait que cela, et devant les incertitudes du futur, Nicolas Sarkozy est en train de réformer l’éducation en France dans cette perspective-là, dans le cadre de ce qu’il a appelé une politique de civilisation.

En tant qu’en encadreur au quotidien de la jeunesse, comment entrevoyez-vous l’avenir de la jeunesse camerounaise ? Les jeunes camerounais semblent désespérés. Quels conseils leur donneriez-vous ? Rester sur place ou s’exiler à leurs risques et périls ?

Je vis leur désespoir au quotidien. En 2007 j’avais saisi les autorités publiques camerounaises et les représentations diplomatiques étrangères à Yaoundé d’une lettre dans laquelle je mettais en garde contre une éventuelle explosion de la jeunesse due aux frustrations et au désespoir. Personne ne m’avait alors pris au sérieux. Même l’ambassade de France qui m’avait invité et m’avait écouté avait apparemment trouvé que je faisais de l’alarmisme. Ce n’est un plaisir pour personne de jouer tout le temps les Cassandre. L’on sait ce qui est arrivé en février 2008 et la férocité de la répression qui s’en est suivie. Vous savez, en février 2008, la police camerounaise a fait pire que son homologue sud-africaine en 1976 à Soweto, et le monde s’est tu. Évidemment le Cameroun n’est pas la Chine et le pont sur le Wouri n’est pas la place Tianamen; les enjeux stratégiques ne sont pas les mêmes. N’empêche que cela recommencera parce que rien de sérieux n’est en train d’être fait pour alléger la détresse de la jeunesse. Les réseaux maffieux et sectaires dans lesquels l’on coopte quelques-uns sont marginaux et ne constituent pas une politique de prise en main de la jeunesse. Alors, celle-ci est tombée dans toutes les stratégies du désespoir. L’une d’elle consiste à partir à tout prix. J’en ai rencontré beaucoup à l’étranger complètement en rade et qui regrettent le Cameroun mais sans possibilité de marche arrière. Que faut-il leur conseiller? A mon sens, que l’on ne peut pas tous partir. Nombreux sont physiquement au pays mais leur esprit est parti depuis longtemps. Il faut se battre sur place pour changer le système. Pas  forcément en cassant et en brûlant même s’il est vrai que les jeunes de février 2008 ne descendaient pas dans les rues pour casser et brûler : ils voulaient tout juste donner de la voix et chemin faisant ils se sont aperçus qu’il fallait mettre le volume au maximum pour se faire entendre. Partir n’est donc pas la solution surtout quand c’est partir à tout prix. Nos jeunes ne devraient aller à l’étranger que comme l’on va en mission : aller apprendre à « vaincre sans avoir raison »; comme Jason,  il doit s’agir d’aller à la conquête de la toison d’or.

Dans un Cameroun de demain comment réparer les impairs et injustices qui ont été commis, comment réconcilier la masse des exclus dont nous faisons partie d’avec les bourreaux qui ont joui des biens appartenant à tout le pays pendant plus d’un quart de siècle? Comment penser l’avenir, comment penser demain?

 Pour ma part, je ne vois qu’une seule voie : il faut se mettre ensemble et débattre puis décider consensuellement. Nous n’avons jusqu’ici vécu que sous le régime du diktat. C’est un régime qui engendre la peur de tous côtés. Dès 1956, la gauche libérale camerounaise demandait déjà que les Camerounais de tous les bords politiques se mettent ensemble pour arrêter un programme minimum de construction nationale. En 1957, Um Nyobé avait adressé au premier ministre et au haut-commissaire des « propositions pour une détente morale et politique au Cameroun ». L’intransigeance de Mbida alors premier ministre barra la route à ces propositions. En 1958, la gauche libérale relança le projet en parlant de table ronde de tous les partis pour une véritable réconciliation nationale : Ahidjo rejeta avec sarcasme l’idée, y compris celle d’une constitution consensuelle en 1960. Mais il y avait un réel besoin d’un dialogue national et en 1990, sa revendication  prit le mot d’ordre de « conférence nationale souveraine » et embrasa les rues. Il me semble qu’il faudra organiser ces assises que les Camerounais de tous bords revendiquent depuis l’époque coloniale pour chasser les démons de la division et commencer vraiment à construire notre pays.

Vous êtes un observateur attentif  de la scène politique camerounaise. Pensez-vous comme le politologue  Manassé Aboya Endong que  « Le chemin qui nous conduit en 2011 va être particulièrement heurté » Si oui est-il possible d’éviter les écueils du moins à les rendre moins dangereux?

Nous sommes dans un État déliquescent qui est même de plus en plus un État virtuel. C’est de plus en plus un patchwork dont les différentes composantes s’affrontent dans des duels fratricides. Bien malin qui peut dire aujourd’hui où se situent au Cameroun les centres de pouvoir. C’est une situation d’incertitude extrême qui rappelle le Moyen Âge occidental avec des rois impuissants guerroyant contre des barons pilleurs. Dans ce genre d’atmosphère, la première victime est généralement l’État dans tous les sens du terme. La crise économique et la récession qui s’installent sont un ingrédient de trop dans ce cocktail déjà explosif. Si la famine jette les foules dans la rue à un moment ou à un autre, le pays peut basculer dans l’horreur. Si les « grands équilibres politiques » traditionnels sont mis à mal, le pays peut basculer dans l’horreur. Le Cameroun est rentré dans une véritable situation de funambule dont l’issue est des plus incertaines. Il n’est pas sûr que les égoïsmes et l’entêtement des uns et des autres permette de négocier heureusement le virage.

Quel est vôtre rêve pour le Cameroun ?

 Je vois un Cameroun multiethnique et uni, décomplexé et travaillant pour son avenir. Dans un siècle, il sera de plus en plus difficile de tracer les frontières ethniques au Cameroun et nos petites batailles d’aujourd’hui paraîtront déjà bien ridicules aux yeux de nos petits-enfants. Déjà nombre de villages sont absorbés par la ville. Il n’est pas normal qu’aujourd’hui encore les zones sous-scolarisées des années 60 le soient restées. Le statut de bénéficiaire de la discrimination positive n’est pas plus enviable que celui de pays pauvre très endetté. Il faut désenclaver l’ensemble du Cameroun, décomplexer ses populations, leur offrir un véritable programme de développement et les aider à l’appliquer. Je rêve de voir le Cameroun sur cette voie-là. Chemin faisant, chaque génération saura donner une forme particulière à ses propres rêves de développement pour notre pays.

             Propos recueillis par  Modeste Mba Talla

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