Me Touko Amédée parle de la cristallisation anti-Bamileké et les balbutiements de la démocratie au Cameroun

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Il y a bientôt quatre décennies que le Cameroun accédait à la souveraineté politique, avec pour ambition légitime de ressembler aux autres grandes nations du monde. En effet, « la nature a doté notre pays de terres fertiles, qu’arrosent des pluies abondantes et que réchauffe un soleil mesuré. Elle a doté ce pays de grandes montagnes, de fleuves majestueux, de forêts denses, de savanes étendues, des climats variés, d’un sous-sol riche, d’une vaste ouverture sur la mer, toutes choses qui lui confèrent le statut tant envié de l’Afrique en miniature.

Dans ce cadre est né, une impressionnante galerie d’hommes et de peuples que nous envient tant d’Etat, des paysans industrieux. Des économistes respectables, des artistes et des sportifs talentueux, des écrivains prestigieux, des hommes de loi et des historiens de renom, des hommes d’église et des pasteurs écoutés, des savants de grande envergure, des gestionnaires avertis, des praticiens sans frontière »… Mais force est de constater aujourd’hui que le Cameroun revendique assez bruyamment hélas, mais avec raison, le droit d’être classé parmi les nations les plus pauvres et les plus endettées, où la corruption et le tribalisme ont atteint des records inégalables ; ceci parce que le Cameroun est devenu cette dictature tropicale inique dont les pratiques discriminatoires tutoient le nazisme. Parce que toutes les politiques étatiques échafaudées aux Cameroun depuis 1960 ont eu comme nœud gordien la question tribale. L’enjeu ici étant la préservation et la reproduction de la tricherie qui a donné naissance à cet avorton qu’est le Cameroun dit indépendant.

En effet, les Bamileké qui représentent de loin l’entité ethnique la plus nombreuse, la plus riche, la plus scolarisée et la plus entreprenante ont été au Cameroun le centre d’intérêt des politiques coloniales, basées sur le trafic de légitimité et l’étouffement des nationalismes authentiques. Ces politiques, plus élaborées aujourd’hui, sont relayées par leurs suppôts que sont Ahidjo et Biya. C’est ainsi que des concepts comme « équilibre régional », « autochtone, allogènes, minorités » sont consacrés dans le jargon politiques Camerounais, pour officialiser le tribalisme et justifier les exclusions. L’ampleur des ravages est telle que les Bamiléké même aux yeux de l’extérieur ont fini malgré eux par devenir la mauvaise conscience du Cameroun. C’est à cause d’eux que la démocratie n’arrive pas. C’est à cause d’eux que les concours sont faussés. C’est à cause d’eux que les partis politiques toutes tendances confondues ont du mal à s’imposer comme des instruments de modernisation politique ou des creusets où s’élaborent dans un laboratoire d’hommes sages, les conditions d’une alternance politique crédible, garante de la démocratie et de la justice sociable. De tels exemples sont légion et d’une très grande variété : « Si on ne fait pas attention, les Bamiléké prendront tout ». Voilà la vérité.

Ainsi, le facteur ethnique est une donnée fondamentale dans la compréhension des phénomènes politiques et sociaux au Cameroun. D’où la nécessité de retracer comment au fil des décennies, le tribalisme d’Etat qui a généré ce que d’aucuns appellent le problème Bamiléké, s’est avéré comme étant un frein majeur à la démocratie au Cameroun.

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L’élaboration des premiers projets de société visant à « contenir » la délinquance avérée des Bamiléké remonte à Mars 1960. Sous la plume du Colonel Jean Lamberton et dans la revue Défense Nationale, paraît un article intitulé : « Les Bamiléké dans le Cameroun d’aujourd’hui », qui expose entre autres thèses les idées suivantes : « Le Cameroun s’engage sur les chemins de l’indépendance avec dans sa chaussure, un caillou, c’est la présence d’une minorité ethnique : les Bamiléké, en proie à des convulsions dont ni l’origine, ni les causes ne sont claires pour personne… en fait, les Bamiléké forment un peuple. Il suffit pour s’en convaincre de considérer leur nombre, leur histoire, leur structure sociale et leur dynamisme. Qu’un groupe homogène de population nègre réunisse tant de facteurs de puissance et de cohésion n’est pas si banal en Afrique Centrale : Au Cameroun, du moins, le phénomène Bamiléké est sans-équivalent ».

A l’origine, la peur qu’inspire les Bamiléké a pour fondement la rencontre des intérêts antagonistes Français et Camerounais. Le dynamisme Bamiléké ne garantit pas la docilité du pupille Cameroun.

De la formulation théorique du projet de société anti-Bamiléké, on passera à son application. Ce qui va se révéler assez facile, car en réalité, Lamberton n’a fait qu’un constat. Un peuple réunissant autant d’atouts de puissance peut-il laisser indifférent ? Un tel peuple ne devrait-il pas susciter admiration, jalousie, haine et opposition ? Dans le contexte d’un Etat pluriethnique, quelle serait l’attitude des autres peuples à son égard ? Dés lors tout sera mis en œuvre pour brimer, opprimer, marginaliser et contenir le peuple réunissant de façon naturelle des atouts de puissance, y compris en recherchant des alliances à l’extérieur à cet effet. L’enjeu ici est donc double : garantir l’avenir de la France dans un Cameroun indépendant et à l’intérieur, contenir « l’envahissement des Bamiléké ». Il faut d’ailleurs dire qu’avant cette publication, la praxis sociale intégrait déjà largement cette exigence. C’est ainsi que les premiers partis politiques de l’Etat du Cameroun, à l’exception de l’U.P.C.très implantés en pays Bassa et Bamiléké, seront de près ou de loin parrainés par la France à travers le mentor, Louis Paul Aujoulat.

Le Bloc Démocratique Camerounais (B.D.C.), section locale des indépendants d’outre-mer, a pour président M.Philémon Sakouna et M. Benoît Bindzi pour Secrétaire général ; le Dr Aujoulat qui fut longtemps son grand leader, reçu un jeune du Nord, M. Ahidjo dont la carrière allait connaître un succès rapide. Le mouvement étendait son influence surtout dans les régions du Centre et les milieux urbains de Yaoundé, Douala, Ebolowa. Il dispose d’un journal : « le Cameroun de demain » que dirige M. André Fouda, bientôt Maire de Yaoundé.

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C’est sur les cendres du BDC que M. Ahidjo lancera l’Union Camerounaise qui demeure aujourd’hui à travers ses dénominations successives (UNC, RDPC) le parti de la majorité ;

L’Union Social Camerounaise (USC) de M. Okala, s’apparente à la SFIO française ;
L’Evolution Sociale Camerounaise (ESOCAM) fondée Pierre Dimalia, a pour leader Guillaume Bisseck et Thomas Tonye. Son ambition est de s’opposer à l’UPC ;
L’Unité d’Action France-Cameroun de M. Satougle ;
Le Front National de Guillaume Bagam ;
Le Comité de coordination du Cameroun de M. Claude Akono ;
Les Démocrates Camerounais de M. Mbida ;
Le Mouvement d’Action Nationale Camerounaise des MM. Assale et Soppo-Priso ;
L’Union des Populations du Cameroun (UPC) de Um Nyobé, Kingué Abel et Ouandié Ernest, etc.

Tout ceci donnera naissance à deux groupes notamment celui de l’élite camerounaise dite de la légalité, composée d’anciens députés français et assimilés que sont les Soppo-Priso, Eyidi-bebey, André Marie Mbida, Okala, André Fouda, Prince Douala Manga Bell, Ahmadou Ahidjo, Moussa Yaya, Charles Assalé, pour ne parler que des plus en vue, et l’élite dite du maquis que sont Ruben Um Nyobé, Ernest Ouandié, Ngapet et Tchaptchet. L’appartenance ethnique des leaders de partis et des personnages suscités n’est pas un détail…

Dés lors, il se tisse une toile relationnelle qu’on appellera « axe Nord-Sud », qui exclut le Bamiléké de la gestion des affaires du pays. Ce n’est que par l’exigence de vernissage politique et davantage par calcul que certains Bamiléké seront associés à la manœuvre pour aider à la pérennisation de l’ordre social établi. On entendra d’ailleurs un ministre Bamiléké à l’occasion de la persécution que subissaient les Bamiléké dans le Centre et Sud, au début des années 90 déclarer : « je connais mes frères, les Bamiléké, ils sont capables de sortir de leur maison leurs effets mobiliers et d’y mettre du feu pour paraître aux yeux de l’opinion comme des victimes ». Ce même ministre hier, était réduit à subir sans broncher que son prédécesseur au ministère de souveraineté qu’il occupe, continue d’y intervenir pour le suppléer dans la quasi-totalité des actes engageants le destin du Cameroun. A vrai dire c’est par effraction qu’il s’est retrouvé dans un tel ministère. Son origine ethnique ne l’y prédisposait pas.

Cet ostracisme à l’égard des Bamiléké, qui peut paraître aux yeux de l’observateur non averti comme simple dérapage historique non rattrapé, va très rapidement se décentraliser pour affecter des domaines comme l’éducation, on parlera d’équilibre régional pour accéder au savoir, on parlera de la protection des minorités contre la majorité pour l’accès à certains postes électifs. Même l’église n’en sera pas épargnée : L’affaire Ndogmo, la nomination de Mgr Simo comme Evêque auxiliaire de Douala, la nomination de Mgr Wouking comme archevêque de Yaoundé, sont assez illustratifs de cet état de choses. La cristallisation anti-Bamiléké a également retenu l’attention de nombreux occidentaux parmi lesquels le collectif « Agir ici survie », auteur des dossiers noirs de politique africaine de la France, qui dans un ouvrage intitulé « France-Cameroun croisement dangereux », affirme : « La cristallisation anti-Bamiléké que tente d’opérer le régime Biya…Celui-ci, tel un apprenti sorcier, manipule les matériaux fissiles de l’ethnicité dans l’espoir d’en extraire l’arme nucléaire économique particulièrement vivace : les autres gagneraient à capter leur « secret », plutôt qu’à les jalouser… dans le Sud et le Littoral, le gouvernement a favorisé le développement d’une idéologie anti-Bamiléké».

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Bref, le problème Bamiléké cache des problèmes généraux du statut du citoyen, des droits de l’homme et des libertés fondamentales dans notre pays. Pour le résoudre, il a bien fallu que l’on sache comment les Bamiléké à qui l’on prête toutes les qualités ont-ils pu être à la traîne de la vie publique au Cameroun ou tout au moins comment le Bamiléké n’a pas pu faire prendre en compte ses aspirations profondes dans la gestion des affaires du pays.

Le Cameroun malgré tout est en marche même si c’est à reculons. Il attend de ses filles et fils, qu’ils lui fassent un destin digne d’occuper sa place dans une histoire du monde devenue humaine. Ceci dit, ces réflexions n’ont voulu être ni apologie pour les uns, ni médisance pour les autres, ni polémique stérile autour d’enjeux imaginaires. Elles ont essayé seulement de regarder surgir des entrailles de l’Afrique et du monde, des peuples aux prises avec d’autres peuples, un pays en contact avec d’autres pays. Je n’ai point cherché à dresser l’homme contre l’homme, ni à faire les uns beaux des dépouilles des autres, ni à justifier les uns pour condamner les autres, mais à m’efforcer de regarder, à tracer le miroir des événements, la face multiple de l’homme que nous sommes, avec ses limites, ses grandeurs, ses faiblesses, son génie et ses charismes exaltants.

Le Cameroun a la chance unique d’être au cœur de l’Afrique, la récapitulation de ses peuples, de ses réflexions, de ses civilisations, en même temps que le rendez-vous où ceux qui ont fait l’Occident (Allemagne, Angleterre et France), ainsi que le christianisme et l’Islam, ont été accueillis à bras ouverts. Nulle terre ne fut aussi prédestinée à la fraternité. Et sans doute, si les peuples du monde accourent autour du Cameroun d’aujourd’hui, c’est qu’ils croient trouver autour de nous, l’exemple d’un monde multiple mais uni. Comment y parvenir ? Ce sera le sujet de ma prochaine réflexion.

Maître TOUKO Amédée,

NICE FRANCE

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