Le Dr. Papa Samba parle de la postcolonie à la mondialisation néolibérale de Benoît Awazi Mbambi

Portrait de Icicemac
De la postcolonie à la mondialisation néolibérale. Radioscopie éthique de la crise négro-africain , Benoît Awazi Mbambi Kungu, Paris, L’Harmattan, 2011, 204p. Le livre de Benoît Awazi n’est pas un livre de plus s’intéressant au devenir de l’Afrique. Il renouvelle les études africanistes. Il enrichit ce champ par une perspective diachronique et théorique innovante.
 
 
Le concept central du livre est celui du leadership éthique et réticulaire que l’auteur définit comme « un nouveau type de leadership basé sur la probité intellectuelle, l’exigence éthique, la responsabilité politique, la dignité humaine et la mise en synergie de différents cercles de réflexion partageant les mêmes valeurs émancipatrices de l’autonomie politique ».
 
 
Pour en arriver à cette proposition forte, l’auteur procède à une radioscopie de la crise africaine, à la déconstruction de certains mythes pour en arriver à des stratégies de sortie de crise.
Il consacre plus de soixante-dix pages à la critique épistémologique de l’africanisme parisien. Ce sont des auteurs, des journalistes et des chercheurs français qui travaillent sur l’Afrique. Toutefois, au lieu de se limiter à un regard d’appoint, l’africanisme a voulu
« anthropologiser les Africains » et ne les a pas laissés se réinventer en générant leurs propres savoirs.
 
L’africanisme de Paris n’a pas su aussi remettre en cause la politique foccartienne de la France en Afrique qui continue toujours même malgré le discours de rupture promis par Nicolas Sarkozy. La critique épistémologique culmine avec l’ouvrage de Stephen Smith, Négrologie. Pourquoi l’Afrique meurt? Selon le professeur Awazi, cet ouvrage haineux est l’apothéose de la littérature raciste et afro-pessimiste du 20ème siècle, d’autant qu’il a été couronné par le prix des télévisions françaises comme meilleur ouvrage de l’année 2003 (p.25).
 
 
Ensuite, l’auteur diagnostique la crise africaine et la situe au télescopage de deux logiques historiques que sont la période postcoloniale et la mondialisation néolibérale. L’Afrique postcoloniale a été marquée par des régimes prédateurs et nécropolitiques dont la République démocratique du Congo-à laquelle l’auteur consacre de larges développements- est l’exemple le plus achevé. Quant à la mondialisation néolibérale et sa logique mortifère du tout marché, elle a appauvrie plus qu’elle n’a enrichie les Africains. Comme la nature a horreur du vide et face au chaos ambiant les populations vulnérables et les laissés-pour-compte du marché global sont portés à bout de bras par les organisations non-gouvernementales et communautaires. Les « fonctionnaires du sacré » quant à eux profitent du vide pour asseoir leurs hégémonies avec les Églises du réveil et les mouvements religieux musulmans du renouveau.
 
La conjonction de ces deux facteurs-à savoir l’échec de l’Afrique dirigeante postcoloniale et les effets néfastes de la mondialisation- font que « les couches populaires et paupérisées des sociétés africaines vivent et interprètent la situation misérable et chaotique dans laquelle elles sont jetées comme une situation d’exploitation et de persécution par les forces occultes et malfaisantes de la sorcellerie manipulées par les autorités politiques » (p.59). Et le comble du drame c’est que cette situation est vécue de la même manière ou presque tant en Afrique que parmi les diasporas africaines disséminées dans le monde.
 
 
Par ailleurs, l’auteur applique la théorie bourdieusienne de la reproduction sociale et culturelle des inégalités à l’immigration africaine en France.
 
 
En effet, avec le durcissement des politiques migratoires en Europe, les Africains intègrent la société  française par le bas à travers de petits boulots de domestiques, de personnels de gériatrie, de la restauration, d’éboueurs, de travailleurs du bâtiment, etc. Dans ce contexte de grande précarité, le risque d’exploitation des immigrés surtout illégaux est grand à travers les réseaux internationaux de la drogue, de la prostitution et du proxénétisme. Selon l’auteur, « le traitement des Africains qui vivent aujourd’hui en Europe n’est qualitativement différent du traitement qui a été infligé à leurs ancêtres pendant la traite, l’esclavage et la colonisation » (p.125).
 
 
 
Mais le professeur Benoit Awazi ne nourrit pas une haine viscérale vis-à-vis de l’Occident. En tant que chercheur critique, il pose avec lucidité et courage la question du NOUS dans le TOUT, autrement dit la responsabilité des Africains dans leur propre malheur. L’exemple des immigrés africains qui retournent pour des vacances dans leurs pays d’origine et qui colportent des mensonges sur leurs vraies vies en Occident lui sert de trame de fonds pour poser ce débat. En effet, en cachant volontairement et systématiquement les humiliations quotidiennes qu’ils vivent, les tracasseries administratives et policières, les discriminations à l’embauche, ces immigrés africains sont responsables de leur paupérisation grandissante et de l’augmentation du nombre des demandeurs d’asile dans les pays industrialisés.
 
 
Le mérite du livre de Benoit Awazi c’est de diagnostiquer les causes de la crise africaine. L’auteur le fait en utilisant une approche phénoménologique (qui s’intéresse à l’apparition d’un phénomène et sa temporalité). Ensuite, il procède à une déconstruction de la mondialisation. Enfin, l’auteur propose des stratégies de sortie de crise avec le concept de leadership éthique et réticulaire. Et c’est j’ai quelques problèmes parce que l’auteur est en contradiction théorique avec lui-même. En effet, l’approche de la déconstruction qui est issue des courants postmodernes n’a pas pour objectif de reconstruire. Donc en proposant des stratégies de sortie de crise, l’auteur n’est-il pas en contradiction avec ce courant théorique dont il s’appuie. Un autre problème, c’est comment articuler les réflexions des centres de recherche (Think Tank) qu’il propose et l’action des acteurs/organisations qui sont sur le terrain?
 
 Enfin, comment changer la structure du monde globalisé sept pays (G7) décident pour les 193 États des Nations-Unies, l’Afrique ne contrôle ni les paramètres, ni les repères mais les subit quotidiennement? Malgré tout, l’auteur n’a pas déçu et nous a livré un très bon livre qui, malgré quelques développements théoriques assez poussés, se lit facilement et peut intéresser à la fois les spécialistes de l’Afrique et un public plus large de non-initiés qui veulent en savoir davantage sur les causes de la crise africaine.
 
 
Papa Samba Ndiaye, Ph.D
Chercheur
Chaire Raoul-Dandurand
en études stratégiques et diplomatiques
Université du Québec à Montréal (UQAM)
Canada

 

Commentaires

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Salutation,

Merci pour votre article, j’apprécie votre style. Auriez-vous des forums ou blogs à me recommander ? A bientôt.

Michelle

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