« Kamerun, quand le jour se leva », un roman de Enoh Meyomesse

Dimanche 27 septembre 1914. Les habitants de la ville de Duala accueillaient avec une joie indescriptible la victoire des troupes anglaises et françaises sur les allemandes dans la ville. Puis, le 20 février 1916, le dernier officier allemand capitulait à Mora.
Enoh Meyomesse :
Roman :
Kamerun, quand le jour se leva, Edition du Kamerun …
Dimanche 27 septembre 1914. Les habitants de la ville de Duala accueillaient avec une joie indescriptible la victoire des troupes anglaises et françaises sur les allemandes dans la ville. Puis, le 20 février 1916, le dernier officier allemand capitulait à Mora.
Le Kamerun était enfin libre, après 30 années de servitude, au cours desquelles les Allemands n’a-vaient continuellement fait que violer le traité de protectorat qu’ils avaient signé le 12 juillet 1884 avec des rois duala.
Mais, bien vite, les Kamerunais, après avoir rêvé de créer une République indépendante, à l’instar de Haïti, du Libéria ou de l’Ethiopie, allaient déchanter. Ils allaient découvrir que les « libérateurs » anglo-français dont ils avaient chaudement acclamé la venue, ne l’étaient nullement pas. Ils n’étaient que de nouveaux envahisseurs et de cruels oppresseurs qui allaient rapidement, à leur tour, et sans aucune pitié, les réduire en esclavage dans leur propre pays, comme les Allemands venaient de le faire 30 années durant.
Le drame national qu’a constitué cette déception incommensurable pour les Kamerunais, est l’objet de ce roman.
Chapitre I
« Liberté ! », « Liberté ! », « Liberté ! », « Freiheit ! », « Freiheit ! », « Freiheit ! », « Liberté ! », « Liberté ! », « Liberté ! », « Freiheit ! », « Freiheit ! », « Freiheit ! », « Liberté ! », « Liberté ! », « Liberté ! », « Freiheit ! », « Freiheit ! », « Freiheit ! » : ce cri en duala et en alle-mand dandinait tel un cabri déchaîné, dans les coins et les recoins du village d’Akwa, et était colporté par les gosses, les adolescents, les adultes, les vieil-lards, les femmes, et même par les bêtes, les chiens et les chevaux qui aboyaient et hennissaient sans fin. Il s’engouffrait dans les oreilles des gens, en un flot tumultueux et magique, et leurs corps se met-taient immédiatement à danser, on aurait dit qu’ils entraient subitement en transe.
― Le Dr Wienecke a capitulé ! Le Dr Wienecke a capitulé ! Le Dr Wienecke a capitulé ! Le Dr Wienec-ke a signé la reddition de son pays ! Le Dr Wienecke a signé la reddition de son pays ! Il a signé ! Il a signé, il a signé ! Les Allemands désormais, c’est terminé ! Les Allemands, désormais, c’est terminé ! Ter-mi-né ! Beendet ! Beendet ! Beendet ! répétaient les gens, amassés dans les ruelles sablonneuses de ce village de pêcheurs, à l’histoire si chargée de péripé-ties.
C’était comme si Dieu le Père était descendu sur terre. C’était comme si les fantômes étaient revenus sur terre. C’était comme si les gens étaient plongés, éveillés, dans un rêve profond et merveilleux. Tout juste 49 jours après l’assassinat de Rudolf Douala Manga Bell et de Ngosso Din par pendaison à Bonanjo. Dieu tout puissant, créateur du ciel et de la terre, venait de venger ces héros. C’était comme si le Seigneur venait de châtier les criminels allemands. C’était comme si le Roi des rois, tout là-haut, dans les cieux, venait de prononcer sa sentence : « Peuple du Kamerun, je suis à tes côtés ».
Les femmes lançaient des you-you stridents en tournant en rond dans la cour de leurs maisons. Les gosses tapaient dans des caisses avec leurs bâtons. Tout Duala bruissait on aurait dit une gigantesque chute d’eau, de la joie indescriptible des gens. Jamais il n’y avait eu, auparavant, une telle fête dans la ville. Jamais les gens ne s’étaient autant embrassés pour manifester leur joie. Jamais les gens ne s’étaient autant congratulés pour exprimer leur satisfaction. Il y en avait qui s’étaient rendus dans les chapelles catholiques et les temples protestants pour simplement remercier, du fond du cœur, le Seigneur. D’autres s’étaient rués sur la tombe toute fraîche de Rudolf Douala Manga Bell et celle de Ngosso Din, pour pleurer de toutes les larmes de leurs corps et leur annoncer la vengeance divine qui venait de s’abattre sur les envahisseurs allemands. Il y en avait, enfin, qui criaient à tue-tête, « vive les Anglais !», « vive les Français !», « vive les libérateurs ! », « merci aux envoyés du ciel auprès de nous, pauvres habitants du Kamerun ».
La nuit était tombée à Duala dans ces réjouissances infinies et dans cette clameur immense, et tout le monde attendait, fébrilement, les jours qui allaient suivre, pour vivre la suite des événements, la matérialisation de la liberté.
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