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Lettre ouverte à Charles Ateba Eyene :Quand le discours tribal du RDPC triomphe de nouveau

Cher ami Ateba Eyene,Lorsqu’en 1995, la corruption avait définitivement fait son lit dans les grandes écoles de formation de notre pays, et particulièrement à l’École Normale Supérieure de Yaoundé, t’étais-tu soucié de ce que nos camarades, qui avaient lancé les premiers mouvements de revendication, étaient devenus? Je ne crois pas. Cher ami et compatriote Ateba Eyene, «l’heure du bluff est terminée». Il est temps de sortir de l’idéologie tribale du RDPC et de lutter ensemble pour l’instauration d’une démocratie fédérale au Cameroun, laquelle donnera à chacune de nos provinces des institutions leur garantissant un développement à la fois endogène, transprovincial, national et global.

[Montréal - Canada] - 04-09-2008 (Maurice Nguepe)



1. Notre histoire commune
Cher ami Ateba Eyene,
Lorsqu’en 1995, la corruption avait définitivement fait son lit dans les grandes écoles de formation de notre pays, et particulièrement à l’École Normale Supérieure de Yaoundé, je fus l’un des milliers de jeunes Camerounais à en être victime. Je m’étais présenté au concours d’entrée à l’ENS en 1995, 1996, 1997, 1998, 1999 et 2000 avec le même résultat : Échec. On connaît la cause : mon appartenance ethnique indésirable et mon refus de préparer l’enveloppe contenant les frais de corruption. Pourtant, j’étais l’un des meilleurs étudiants de ma promotion. J’avais d’ailleurs accumulé des diplômes à la faculté, lesquels m’avaient permis d’enseigner bénévolement à l’Université de Yaoundé I en passant le concours avec mes étudiants qui réussissaient pendant que j’échouais.

Au moment où je vivais ces injustices, tu dirigeais tranquillement la propagande du RDPC au sein du campus, soutenais le discours idéologique du régime et participais à ta manière à l’élaboration de l’idée de la création d’une bourgeoisie économique Béti, idée qui, à la prise de pouvoir de Paul Biya en 1982, était au cœur des débats entre le RDPC et le groupe Essingan. Pour ta belle œuvre, tu reçus la promotion dont tu parles dans ton interview  au Messager du 30 juillet 2008: «Mon épouse et moi, nous sommes tous deux, cadres supérieurs de l’administration camerounaise depuis environ 10 ans et nos salaires mensuels réunis avoisinent les cinq cents milles francs. (500.000Fcfa).»


T’étais-tu soucié de ce que nos camarades, qui avaient lancé les premiers mouvements de revendication, étaient devenus? Je ne crois pas. À titre de rappel, un régime, un gouvernement, l’État du Cameroun en l’occurrence, signa un décret pour exclure de toutes les universités du pays ses propres fils, parce que ceux-ci avaient exigé de meilleures conditions d’étude. C’est quelque chose de très grave qui se produisit, et dont on n’en parle plus. Ces enfants du Cameroun errent aujourd’hui à travers le monde, et depuis lors, le Cameroun a ouvert la voie à la fuite de ces propres cerveaux. Je m’étais donc trouvé, moi aussi, dans l’obligation de quitter ce pays qui m’a vu naître et qui m’a en même temps rejeté. Première direction l’Europe, ensuite l’Amérique.

J’ai parcouru au total près de vingt mille kilomètres, bravé les airs et les océans pour réaliser mon seul et unique rêve : devenir enseignant. Au moment où je t’écris, de centaines de compatriotes, cherchant à réaliser le leur, sont en train de braver le sable du désert algérien, dans l’indifférence totale de notre gouvernement. Mais continuons l’histoire : je me suis alors présenté au concours d’entrée à la faculté d’éducation de l’université d’Ottawa (l’ancienne École Normale du Canada). En une seule fois, j’ai réussi le concours, une réussite qu’en six reprises, je n’avais pas pu réaliser dans mon propre pays. Après la formation,  j’ai déposé mes dossiers pour un poste d’enseignement. 

En une seule fois, je l’ai également eu ! Me voilà fonctionnaire, à sept mille kilomètres du Cameroun, dans un pays où je n’ai même pas la nationalité. Tu l’as dit toi-même  dans ton interview au Messager, et je te cite : «L’esprit de méchanceté, de division et de conflits qui caractérise l’Homme du Sud n’est pas un atout en matière de développement.» Comme tu le vois, notre histoire commune est celle de deux Camerounais dont l’un a été intégré dans le régime en raison de son appartenance tribale et l’autre exclu pour me même motif. Mais l’histoire ne s’arrête pas là: vu mes diplômes obtenus ailleurs, le ministère de l’éducation était tenu de me classer à la catégorie A4. Pour ce faire, il fallait que les universités de Francfort (Allemagne) et de Yaoundé I (Cameroun) fassent parvenir au Canada mes relevés de notes, mes diplômes et une lettre de confirmation.

Point besoin de mentionner qu’en 48 heures, l’université de Francfort avait réglé la question. Quand à l’université de Yaoundé I, il lui a fallu plus d’un an pour régler le problème. Voici l’extrait d’une lettre que j’ai reçue l’an dernier du ministère de l’éducation au Canada: «Monsieur, Pendant votre appel du 8 juillet dernier, vous aviez fourni le numéro de télécopie du Secrétariat Général de l'Université de Yaoundé I, Cabinet du Recteur,  (+237) 22 22 13 20. Suite à votre appel, plusieurs essais d’expédition ont été faits par nos Services des dossiers, mais sans succès. Nous regrettons de vous informer que le numéro de télécopie du Secrétariat Général de l’Université de Yaoundé I ne fonctionne pas non plus. Nous devrons donc attendre la réponse de la Faculté des Arts, Lettres et Sciences Humaines (FALSH) de l'université de Yaoundé I par courrier postal.»


À la Faculté des Arts, Lettres et Sciences Humaines (FALSH) de l'université de Yaoundé I, il n’existe donc pas de ligne téléphonique, ni de fax. Au cabinet du recteur de la même université, le numéro de fax  n’est que figuratif. On m’apprendra plus tard que le fax n’y fonctionne qu’en interne. L’université de Yaoundé I et le ministère de l’enseignement supérieur sont donc des institutions coupées du reste du monde. Si les secrétariats de nos universités n’ont pas le moindre fax, que dire de nos facultés de sciences et de médecine, où les laboratoires sont presque inexistants et qui sont pourtant appelées à s’ouvrir chaque jour au monde à travers des programmes audacieux de recherche scientifique et d’échanges interuniversitaires?

Voilà, à la lumière de la situation dramatique à l’université de Yaoundé I, ce qu’il convient d’appeler désormais la souffrance nationale. Et pendant que la nation souffre, tu sors un livre, Les paradoxes du pays organisateur, dans lequel, évitant la question nationale, tu confonds la fonction de ministre à celle de l’élite du village, et tu tombes dans cet amalgame qui consiste à voir, dans le ministre, l’homme investi du pouvoir non d’assurer le bon fonctionnement des institutions dont il a la charge, mais plutôt de développer sa tribu.


2. À quoi sert un ministre?
Cher ami  Ateba Eyene, la province du Sud n’est pas un département ministériel, encore moins une société d’État. Un département ministériel a une envergure nationale et une province n’a que des prétentions  régionales. Le ministère de l’enseignement supérieur, par exemple, a pour but, à ce jour où nous ne vivons pas dans un système fédéral, de créer des universités dans chacune des dix provinces du Cameroun.

Ce ministère a l’obligation de s’assurer que chacune de ces universités est dotée des infrastructures adéquates, que les secrétariats de chaque faculté sont dotés de fax, de téléphones, des ordinateurs et de l’Internet, que la pelouse et les toilettes sont bien entretenues, que les amphithéâtres sont équipés de la bonne sonorisation, que les bibliothèques sont fournies et renouvelées, que les laboratoires répondent aux normes internationales, que l’administration universitaire est diligente et assure l’effectivité des échanges interuniversitaires nationales et internationales, que les enseignants respectent la déontologie de la profession, etc. C’est par là que le développement commence.


Le développement ne commence pas par l’appel au doyen de la faculté, au recteur de l’université et au ministre de l’enseignement supérieur afin qu’ils utilisent le budget de leurs institutions  pour investir dans leurs provinces natales parce qu’elles en sont des élites. Non! Ils ne peuvent suivre cet appel qu’en détournant les fonds de leurs institutions à ces fins autres. Voilà pourquoi j’affirme, contrairement à l’idée communément admise, que ton livre est un appel aux détournements des fonds publics. Le ministre des travaux publics et des transports, de son côté, doit avoir une vision nationale de la gouvernance et élaborer une politique globale de construction des routes et des autoroutes reliant toutes les provinces du Cameroun les unes aux autres.

Il ne lui revient pas de construire des routes au Sud simplement  parce qu’il en est originaire et a été nommé par le chef de l’État, lui-même originaire du Sud. À l’état actuel de notre système centralisé, la fonction de ministre n’a pas une essence tribale. C’est une fonction de dimension nationale.


3. Qu’est-ce que c’est qu’un «pays organisateur»?
Cher ami, si je parle du discours tribal du RDPC qui triomphe de nouveau, c’est aussi en raison des sérieuses difficultés que j’ai eues avec ton concept de «pays organisateur». Qu’est-ce que c’est? Est-ce une province? Une ethnie? Je pense bien que c’est l’un ou l’autre, puisqu’il est question, dans ton ouvrage, de présenter les élites prédatrices de la province du Sud et leur incapacité à activer la roue du développement dans la région. C’est donc l’ensemble de ces élites que tu englobes dans le terme pays organisateur.

Tu le fais à juste titre, car ils sont très nombreux, comme tu l’as toi-même mentionné: «5 Secrétaires généraux de la Présidence de la République, 22 ministres, 42 directeurs généraux de sociétés d’État, 5 généraux d’armées, 2 directeurs du cabinet civil, 8 recteurs et chanceliers d’universités, 10 directeurs de grandes écoles, 17 Présidents de conseils d’administration (PCA) des sociétés d’État, etc.» C’est un ostracisme systématique, planifié en haut lieu avec un rare cynisme contre les autres provinces et ethnies. Et on sait très bien quel est le groupe ethnique le plus visé par cette machine institutionnelle génocidaire. As-tu critiqué cette exclusion de la nation entière au profit de la seule province du Sud? Non. Pour toi, le Sud est le «pays organisateur»!


Pourtant, aucune ethnie, aucune province, n’a le droit de se considérer comme «pays organisateur», fût-elle l’ethnie du président de la république ou la province ayant le plus de membres dans les différents corps de l’État.  Autrement dit, ce n’est pas à la province ou à l’ethnie que revient la mission de diriger le Cameroun, mais bien évidemment au gouvernement. Oui, l’initiative de la gestion des affaires républicaines incombe aux partis politiques vainqueurs des élections qui forment le gouvernement.

Avec le  terme «pays organisateur», qui représente la province du Sud ou l’ethnie Boulu, tu confonds l’ethnie au gouvernement. Cette confusion que tu fais entre l’ethnie Boulu (qui, d’après toi, dirige le Cameroun) et le gouvernement  (qui a une dimension nationale) est ethnocidaire et alarmante, car c’est elle qui légitime la conception idéologique erronée du RDPC qui trouve dans l’expression «notre pouvoir» ou «le pourvoir béti» l’occasion d’exclure les autres provinces de la gestion des affaires.

Avec cette confusion, tu fais un clin d’œil au discours du RDPC selon lequel les Bamilékés veulent conquérir le pouvoir Béti, une aberration qui a conduit à faire du problème Bamiléké la marque de commerce du régime Biya.  Faire cette confusion entre l’ethnie et le gouvernement t’enlève le statut d’éclaireur car, à confondre l’ethnie au gouvernement, il ne faut s’attendre à rien d’autre qu’aux détournements des fonds publics de la part des ressortissants de l’ethnie. Il est donc urgent de trouver le moyen supprimer la mise en relief du concept de «pays organisateur» de la couverture de ton ouvrage, autrement, tu risques de préparer la jeunesse camerounaise à la distorsion de la réalité et à la dangereuse idée  selon laquelle chaque province ou ethnie devra attendre son tour de prise de pouvoir pour diriger le Cameroun.


4. Louange au président et opportunisme politique
Un certain courant critique te fait le reproche de n’avoir pas fait mention de ta vision nationale en indiquant que la situation que tu décris au Sud est la même que l’on rencontrerait ailleurs, dans d’autres provinces. Ce courant présente une approche elle aussi critiquable dans la mesure où tu as indiqué à la couverture de ton ouvrage que tu ne traitais que du cas de la province du Sud. Or, à bien voir, ta problématique ne peut pas être transportée et appliquée à d’autres régions.

Car, elles sont nombreuses, les provinces du Cameroun qui n’ont pas eu autant de ministres, de généraux d’armées et de Dg, ou alors qui n’ont même pas d’élites du tout. Comment alors est-il possible d’appliquer ta problématique dans ses ethnies et provinces? Pour n’avoir pas eu d’élites, la problématique du rapport entre l’élite (fabriquée) et le développement ne s’y pose donc plus. Du coup, une application de cette problématique dans ses provinces conduirait au constat d’une réalité plus alarmante encore.


Mais ce qui est surtout étonnant dans ton approche et qui remet en doute ton honnêteté intellectuelle, c’est que tu ne t’opposes pas au fait qu’une province de 550.000 âmes sur 17 millions s’octroie à elle seule tant de ministres, de Secrétaires généraux de la Présidence de la République, de Directeurs généraux des sociétés d’État, de généraux d’armée, etc. Voilà une injustice qui, pour toi, est une bonne chose, puisque tu ne critiques que le fait qu’avec cette pléthore d’élites fabriquées, le Sud ne soit pas devenu un El Dorado. C’est ainsi que Jacques Fame Ndongo, en bon professeur et idéologue du RDPC, reconnaît, dans son interview au Messager du 31 juillet 2008, que ton livre est un discours idéologique, c’est-à-dire une manière de parler qui correspond à la pratique rdpciste, et affirme à cet effet que vos deux parutions (ton livre et son livret) «ne sont pas antagonistes. Elles sont complémentaires et enrichissent le débat.»


Sur un autre plan, ton soutien à la personne du chef de l’État, qui rend d’ailleurs problématique la scientificité de ton approche, suit la même logique de ton soutien à cette injustice organisée par le pouvoir. Pour avoir fabriqué la pléthore de ministres et ces DG originaires du Sud que nous connaissons désormais, tu lui déclares  ton indéfectible attachement: «Que le nom du chef de l’État cesse d’être le passeport de l’élite de qui on attend un bilan. Je dénonce le fait que le nom du président Biya sert de kangourou aux gens qui refusent d’être responsables». Je comprends ta ferveur militante au sein de ton parti, mais cette déclaration me parait doublement dangereuse.

D’une part parce qu’on y voit l’expression de cette louange au chef qui a caractérisé la gouverne sous les tropiques sous Ahidjo et Mobutu et qui risque d’avoir encore du chemin, d’autre part parce que tu soutiens l’injustice de la pléthore de ministres au Sud et critiques paradoxalement ses résultats. Tu as parlé de «paradoxes»? Voilà où réside le véritable paradoxe, car il est facile de réaliser qu’en concentrant tous les membres d’un régime à l’intérieur d’une province, le résultat ne peut être autre chose que les luttes internes et la chute du pays tout entier. Point besoin de préciser que s’il y avait eu justice et équilibre au niveau global, c’est l’ensemble du Cameroun qui serait sorti vainqueur de la bataille pour le développement.  Au lieu donc de plaindre les élites prédatrices du Sud, il faut remettre en question le soutien que tu apportas et que tu apportes encore au sein du RDPC dans la fabrication de cette injustice.


Maintenant on peut comprendre que tu n’aies jamais soutenu les revendications de nos camarades étudiants des années 1992 à 1998. À ce niveau, le Messager a voulu savoir pourquoi avoir attendu la fin probable du séjour de Paul Biya à la magistrature suprême pour ouvrir ce débat ? Ta réponse a été, à mon sens, évasive : «Ce débat n’arrive ni de façon précoce ni tardivement. Il arrive à temps. Si je l’avais engagé 10 ans plutôt, on m’aurait dit que les projets arrivent. Si je l’engageais après le président Biya, on allait dire que j’ai protégé les miens.

Le temps est propice aux débats embarrassants». Or la question, pour être plus claire, aurait été formulée comme suit : Pourquoi avoir attendu la fin probable du séjour de Paul Biya à la magistrature suprême pour ouvrir ce débat alors que tu avais la possibilité de le faire pendant les grandes années de revendications estudiantines (1990-1998)? Juste après la sortie de ton lire, il m’a semblé un moment qu’il t’a fallu quinze ans pour comprendre le sens réel des revendications successives des étudiants que nous étions alors et que, pour cela, tu étais pardonnable, car comme dit l’adage, mieux vaut tard que jamais. Mais la réalité, c’est que tu n’as pas changé.

Tu n’as pas toujours compris ou alors tu ne veux pas toujours comprendre la profondeur de ces revendications qui portaient entre autres sur l’assainissement des cliniques universitaires, la suppression ou la diminution des frais élevés d’inscription, le retour de la bourse, la modernisation des bibliothèques et des laboratoires de recherche, etc. Quinze ans après, tu reviens sur la scène avec le même discours tribal, mais cette fois-ci dans sa version corrigée et raffinée, ce discours qui marqua l’idéologie du RDPC depuis 1986. Le système d’exclusion et de haine tribale que ton parti mit alors en place déshonore aujourd’hui le Cameroun et l’Afrique toute entière. Ce système nous humilie à un moment où, sous nos yeux, émergent en Asie et en Amérique latine, et à une vitesse éclair, des pays que nous aurions aidés il y a trente ans. Face à cette honte qui est désormais nationale, il est urgent de trouver des solutions institutionnelles pour notre survie et notre relève.


5. Le fédéralisme comme solution camerounaise
Accorde, cher ami et compatriote, que nous revenions à ton interview accordée à Cameroun-Info.net le 12 juin 2008. À la question «On pourrait vous rétorquer que ces ministres et Dg de sociétés publiques sont là pour servir la République et non pas leurs régions d’origine…», tu as répondu : «Je suis d’accord avec vous.

 Mais il faut interroger le sens du mot élite. En 1970, le professeur Augustin Kontchou a soutenu son mémoire de Dess sur le thème, Les remaniements ministériels au Cameroun. Il y a dans les nominations ce qu’on appelle équilibre régional dans notre pays. Cela signifie que l’élite a une contrainte par rapport au pays, certes, mais par rapport à sa localité. Or, il se trouve que pour le cas du Sud, l’apport de l’élite n’est pas très visible. Il y a un star-system politique dans le Sud, mais sur le plan du développement collectif, il y a problème. Si une élite est incapable de servir sa région d’origine, est-ce que sa charité va commencer ailleurs ?»


L’équilibre régional, que tu mentionnes ici pour soutenir la «charité» que l’élite ministérielle du Sud devrait faire dans cette province, est l’un des concepts les plus ethnocidaires, voire génocidaires, que les régimes dictatoriaux du Cameroun aient jamais inventés. Sous d’autres cieux, il serait cependant un concept humanitaire. 

 Mais ne peut soutenir ce concept dans notre contexte, comme tu le fais, que celui qui y voit l’occasion de favoriser des injustices, de donner des avantages et des privilèges (ce que tu appelles «charité») à  un groupe ethnique au détriment d’un autre, au nom de sa minorité démographique ou intellectuelle présumée. En outre,  je me serais attendu à ce que tu exiges une répartition équitable des ministres et des DG à l’échelle nationale, répartition qui tiendrait compte de la proportionnalité démographique. Si tu l’avais fait, il aurait été plus facile de lire objectivement les éventuelles disproportions et ainsi, la promotion du concept d’équilibre régional en termes de charité aurait eu un sens. Tu ne l’as pas fait. Tu n’as pas critiqué le fait qu’il y ait 22 ministres, 5 Secrétaires généraux de la Présidence de la République, 42 DG et 5 généraux d’armée, etc. dans la seule province Sud au détriment des neuf autres provinces. Ton argument de l’équilibre régional ne tient donc pas. Tu n’y tires que ce qui t’intéresse, parce que ta vision, comme celle du RDPC, reste essentiellement tournée vers la tribu et le favoritisme des frères du village.


Pourtant, le système politique qui permet à chacune des provinces d’une nation et à la nation elle-même de s’épanouir et de se développer s’appelle «le fédéralisme». Au stade actuel de la configuration de nos provinces, le meilleur combat politique que la jeunesse devra livrer dès aujourd’hui est celui d’un retour à un fédéralisme qui fera du Cameroun une république fédérale avec dix provinces fédérées. De la sorte, chaque province fédérale aura son parlement et ses députés élus, son premier ministre ou gouverneur élu, son gouvernement avec des ministres élus préalablement comme députés.

 Ainsi, à l’intérieur de chaque province fédérée, la liberté d’expression sera assurée, les députés et les ministres provinciaux  travailleront effectivement à la réalisation des projets de développement endogène. Les gouvernements provinciaux s’occuperont de l’éducation, de la santé, de l’urbanisme et de l’habitat, de la police provinciale, des affaires sociales. Seuls, la défense, les affaires étrangères, le contrôle supérieur de l’État, le patrimoine national et quelques autres ministères clés reviendront au gouvernement central fédéral.  Voilà comment les grandes démocraties, en Allemagne, aux USA, au Canada, en Australie et même tout près de nous  au Nigéria, ont résolu le problème crucial de l’ethnicité, de l’élite et du développement.

Ce système a le mérite de cultiver à la fois l’amour de sa province et de la nation,  d’annuler la tentation du tribalisme et du génocide et de faire des provinces (voire des ethnies) des pôles de développement endogène.  En l’appliquant à notre cher pays si multiethnique, le fédéralisme permettra de résoudre de façon merveilleuse tous les problèmes auxquels chacune de nos provinces fait face depuis des décennies : Au Nord- et au Sud-ouest, les nouvelles institutions parlementaires et gouvernementales de ces provinces favoriseront la résolution interne du problème anglophone qui n’a que trop duré. Chacune des trois provinces septentrionales y trouvera l’occasion d’afficher son génie créateur dans la redynamisation du concept du développement autocentré, très cher à l’ex-président Ahidjo.  Dans la province de l’Ouest, les populations évolueront à l’intérieur des institutions démocratiques provinciales et apporteront, tout comme leurs compatriotes des provinces du Littoral, de l’Est, etc., leur pierre au bon fonctionnement des structures fédérales. La province du centre continuera de bénéficier de son double statut de siège des institutions provinciales et fédérales.


Avec le fédéralisme, les richesses, au lieu d’être accaparées par une poignée d’individus «prédateurs», comme c’est le cas dans les régimes centralisés,  seront équilibrées non seulement au niveau des provinces, mais aussi au niveau des différentes couches sociales. Les richesses de chaque province serviront véritablement à son développement. Et à l’intérieur de chaque province, les gouvernements fédérés s’attèleront à résorber l’épineux problème du chômage et de l’analphabétisme qui a atteint dans maintes régions des proportions nécessitant des interventions humanitaires (à l’Extrême-Nord par exemple). Comme on le voit, ton livre n’aurait pas suscité tant de critiques amères s’il avait été publié à l’ère de ce fédéralisme-là.

 Il se serait alors adressé aux ministres du gouvernement de la province fédérée du Sud qui auraient confondu les caisses de la province à leurs avoirs personnels. En effet, dans ce système fédéral, que j’appelle de tous mes vœux, le ministre (qu’il soit du gouvernement provincial ou fédéral) n’est pas nommé sous la seule volonté du chef du gouvernement provincial ou du chef de l’État.  Il est d’abord élu comme député par le peuple avant d’être éventuellement nommé comme ministre. En tant que député, le ministre devient une élite choisie par le peuple. On sort alors de la logique de la fabrication des élites sous la base du favoritisme tribal pour entrer dans celle qui veut que l’élite se construise elle-même, par ses propres efforts, au contact de la réalité du terrain à laquelle est confronté le peuple lui-même. Ce faisant, notre ministre-élite, qui s’est auto-construit et a été ipso facto élu comme député sous la base d’un programme, saura répondre, à l’intérieur de son ministère, aux revendications légitimes des populations qui l’ont plébiscité.


Conclusion
Cher ami et compatriote Ateba Eyene, «l’heure du bluff est terminée». Il est temps de sortir de l’idéologie tribale du RDPC et de lutter ensemble pour l’instauration d’une démocratie fédérale au Cameroun, laquelle donnera à chacune de nos provinces des institutions leur garantissant un développement à la fois endogène, transprovincial, national et global.  Cette idée de fédéralisme pourra, à mon avis, être le point de rencontre où  nos divergences trouvent un consensus. Tu déclares, en effet, dans l’interview au Messager : « Je soutiens que le Sud n’a aucune organisation, aucune association, aucun cadre de concertation qui peut servir de lobby pour le suivi des problèmes de développement de la région.» Voilà que la pratique fédéraliste décrite plus haut satisfera cette attente qui t’est chère, en même temps qu’elle assurera à chacune de nos provinces un développement continu (même au cas où, dans un futur proche ou lointain, on avait un président de la république paresseux) et permettra à l’ensemble du Cameroun de décoller véritablement.

Sincèrement,

 

Maurice NGUEPE
Institut d'Études Africaines, Québec

© 2008  www.Icicemac.com

 

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