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Comment Total S.A aggrave la pollution au Nigeria

Parmi les multiples ravages commis en Afrique par les multinationales étrangères, le torchage du gaz au Nigeria est peut être une des plus désastreuses. Il est pratiqué dans le delta du fleuve Niger par cinq grandes compagnies occidentales privées qui contrôlent la quasi-totalité de la production d'hydrocarbures nigériane (Exxon, Shell, Total, Chevron et Eni), en association avec la compagnie nationale Nigeria à hauteur de 55 à 60 % pour les principaux gisements.

[Paris - France] - 09-06-2008 (Amis de la Terre)



 

Extrait du rapport de mai 2008 des AMIS DE LA TERRE intitulé « Total, la mise en examen »

Le torchage consiste à brûler dans de grandes torchères le gaz contenu dans le sous-sol et extrait des forages en même temps que le pétrole brut recherché en priorité (le gaz est alors dit « associé »). Il est aujourd'hui principalement effectué au Nigeria qui représente près de 20 % des quantités de gaz torchées dans le monde en 2001, soit plus que l'Iran (en seconde position) et l'Indonésie (en troisième position) réunis.

Un fléau climatique

La pratique du torchage au Nigeria est désastreuse. Il représente la première source d'émissions de gaz à effet de serre (GES) de tout le continent africain, dont les populations et écosystèmes seront par le changement climatique de manière disproportionnée dans les prochaines décennies, que cela soit en termes d'accès à l'eau, de désertification ou d'agriculture. Selon la Banque mondiale et le PNUD, le torchage du gaz au Nigeria en 2004 a entraîné le rejet dans l'atmosphère de 70 millions de tonnes équivalent CO2, principalement sous la forme de dioxyde de carbone (CO2), et de méthane (CH4) lorsque le gaz est libéré directement sans être brûlé. A titre de comparaison, ces émissions représentent (en pure perte) 13% des émissions totales de la France la même année. Le torchage produit également diverses fumées qui jouent un rôle dans les déséquilibres climatiques en tant qu'aérosols, ainsi que des oxydes d'azote et du monoxyde de carbone. 

ImageDe plus la contribution du torchage au changement climatique peut varier très rapidement selon l'efficacité de la combustion. 90 % à 98 % du méthane contenu dans le gaz torché peut être converti en CO2, en fonction des technologies utilisées. Le méthane ayant un pouvoir réchauffant 25 fois plus élevé que le CO2, une simple baisse de quelque % de ce taux peut avoir un impact très négatif sur le climat. Par ailleurs, la nature du gaz torché peut également avoir un impact climatique important, en fonction des différents composés contenus (dérivés soufrés, propane, butane, pentane, etc) dont la combustion peut générer d'autres gaz à effet de serre. 

Au niveau local, les impacts du torchage du gaz sont légion. La pratique favorise en effet les pluies acides : le dioxyde de soufre (SO2) et les oxydes d'azote émis lors de la combustion dans les torchères, et combinés au haut degré d'humidité ambiante qui règne toute l'année dans le delta du Niger de climat tropical, se transforment en acide sulfurique et en acide nitrique qui sont ensuite déversés dans l'environnement par les pluies fréquentes. Les conséquences sont dramatiques pour la végétation, qui se retrouve brûlée par ces composés acides. Elles sont aussi visibles sur les bâtiments, dont la peinture et les toitures sont très vite dégradées. La faune locale souffre également directement du torchage, à la fois à cause de l'acidité et de la disparition de la végétation, et à cause du bruit et de la très forte luminosité permanente associée.

Les impacts environnementaux sont eux mêmes des conséquences négatives pour les communautés locales, très pauvres et directement dépendantes de leur environnement naturel à plus de 60 % : le torchage pénalise les activités agricoles et accélère la dégradation des bâtiments. Ces analyses sont confirmées par le Département américain pour l'énergie : « Le torchage du gaz ne signifie pas seulement qu'une source potentielle d'énergie et de revenus est partie en fumée, c'est aussi une contribution majeure à la pollution atmosphérique pluies et aux acides ». 

Une catastrophe sanitaire

Le torchage du gaz a de très graves conséquences pour la santé des populations locales, du fait des émissions de polluants toxiques qu'il entraîne, et qui se retrouvent ensuite concentrées dans l'environnement atmosphérique, terrestre ou aquatique, puis dans toute la chaîne alimentaire de la région du delta du Niger.Il s'ensuit notamment des mouvements importants des populations du delta qui fuient la région pour grossir les bidonvilles de la capitale géante du Nigeria, Lagos.

L'Association canadienne pour la santé publique a recensé plus de 250 composés toxiques formés ou émis lors du torchage, dont du benzène et des dioxines cancérigènes, du dioxyde de soufre et d'azote, du toluène, du xylène, du sulphide d'hydrogène,. Selon l'Agence américaine pour la protection de l'environnement, l'exposition à ce type de polluants est susceptible d'entraîner divers problèmes respiratoires dont des formes graves d'asthme, des bronchites chroniques, et des décès prématurés. Elle constate aussi que l'exposition au benzène et à ses métabolites entraîne des leucémies et d'autres graves problèmes sanguins chez les êtres humains.

Des études médicales statistiques sérieuses n'ont jamais été effectuées par les autorités du Nigéria. Mais selon une estimation solide des ONG Climate Justice et Environnemental Rights Action/Les Amis de la Terre Nigeria, basée sur les données de la Banque mondiale et de l'Agence américaine pour la protection de l'environnement, le torchage du gaz entraînerait pour la seule population de l'Etat de Bayelsa (principal région pétrolière au coeur du delta du Niger, peuplé d'environ 2 millions de personnes) : 49 morts prématurées, 4960 maladies respiratoires chez les enfants, 120 000 crises d'asthme et 8 cas de cancer, sans compter d'autres maladies liées à l'ensemble des composés toxiques émis lors du torchage. Il est à noter que cette étude n'inclut pas les effets sanitaires et psychologiques du bruit intense et permanent des torchères et de la lumière intense associée pour les communautés vivant à proximité, qui, n'ont pas encore été étudiés rigoureusement.

Total, un des principaux acteurs du torchage au Nigeria

Total fait partie des cinq grandes compagnies occidentales privées productrices d'hydrocarbures au Nigeria, aux côtés de Shell, Exxon, Chevron et Eni. Présent sur place depuis 1962, le groupe y a produit 261 000 barils équivalent pétrole par jour en 2007, soit presque 11 % de sa production mondiale, avec 47 permis de production (dont sept en tant qu'opérateur) et cinq permis d'exploration. Les enjeux de Total au Nigéria sont donc considérables. Comparativement aux autres grandes compagnies présentes dans le pays, Total est un acteur majeur, puisqu'elle arrive en 2007 en quatrième position derrière Exxon, Shell et Chevron (sur 23 entreprises pétrolières étrangères), ayant réalisé presque 10 % de la production totale.

Total joue donc un rôle majeur dans le torchage du gaz, et a une responsabilité directe dans ses conséquences dramatiques, et est en situation illégale depuis 24 ans. Le groupe est parfaitement conscient des problèmes : après avoir décidé en 2000 d'une politique de zéro torchage pour ses nouvelles installations167, il a annoncé en 2006 s'être engagé à réduire de 50 % le torchage de gaz d'ici à 2012, dans le cadre de son adhésion en 2004 à un programme volontaire de la Banque mondiale et du Programme des Nations Unies visant à réduire le torchage de gaz à l'échelle mondiale.

Cet engagement certes louable est à la fois complètement insuffisant et très ambigu. Engagement insuffisant d'une part car le groupe, dont les moyens sont colossaux avec plus de 12 milliards d'euros de bénéfices annuels, envisage seulement de réduire par deux en six ans une activité illégale, et n'a toujours pas pris l'engagement de respecter la loi, un comble pour une entreprise se proclamant responsable. L'illégalité des activités de Total a d'ailleurs été confirmée en novembre 2005 puis en avril 2006 par la Haute cour fédérale de justice du Nigeria, qui a jugé la pratique du torchage contraire aux droits de l'Homme et ordonné son arrêt immédiat, suite à une plainte déposée en juin 2005 par des communautés du delta du Niger contre Total, Exxon, Shell, Agip et Chevron, et l'appel de cette décision par Shell. L'engagement de Total de diminuer le torchage d'ici à 2012 constitue en outre une violation des engagements pris avec les autorités nigérianes (elles même hors la loi) à mettre fin à la pratique du torchage d'ici fin 2008. Le groupe a la capacité financière et technique de supprimer le torchage, puisque c'est ce qu'il affirme lui même pour ses nouvelles installations. Force est de conclure que seule la volonté manque pour mettre en conformité ses installations anciennes. Cette position de Total traduit un mépris permanent de la justice et des autorités nigérianes, et une négligence colossale pour les populations locales et l'environnement, dans un pays qui participe de façon très importante à ses énormes bénéfices annuels.

Engagement très ambigu d'autre part car Total, avec cet objectif de réduction de 50 %, reste très flou en ne précisant pas s'il s'agit d'une réduction de 50 % au niveau de ses activités mondiales, dans chaque pays où il pratique le torchage, ou seulement dans les pays du Nord (raffinage). D'après une représentante du groupe cependant, l'objectif doit cependant être compris au niveau global. Dans ce cas, une forte diminution du torchage par Total dans certains pays, peut compenser une absence de progrès dans d'autres pays où ses impacts locaux sont très négatifs, comme au Nigeria. Cet objectif imprécis ressemble donc davantage à une stratégie de communication du groupe, conscient de la mauvaise image que lui confère sa pratique du torchage au Nigeria, qu'à une volonté de mettre ses activités en conformité avec la loi.

L'opacité de Total sur le torchage

Il est très difficile de trouver les données exactes concernant les volumes de gaz torchés par Total au Nigeria. En 2006, le groupe a déclaré des volumes de gaz torchés équivalents à 6049 ktep au niveau mondial : cet indicateur n'a aucun sens au niveau climatique, et il ne donne aucune information concernant les émissions de gaz à effet de serre (GES) relatives (quantités et nature des gaz). Tout au plus apprend t on que le torchage a représenté 28,2 % des émissions totales de GES du groupe en 2006, soit environ 16,3 millions de tonnes équivalent CO2 sur un total de 57,8 M tonnes équivalent CO2. On notera par ailleurs que les quantités de gaz torchées par le groupe sont en progression constante d'environ 1 % par an depuis 2004, ce qui force à s'interroger sur la crédibilité des engagements (pourtant très limités) qu'a pris le groupe d'ici 2012. Aucun information n'est publiquement disponible quant aux émissions de GES associées au torchage pour chaque pays ; seule une communication directe des Amis de la Terre avec le groupe permet d'établir ce chiffre à environ 3 millions de tonnes par an en ce qui concerne le Nigeria, c'est-à-dire un chiffre très élevé puisque équivalent à environ 0,5 % des émissions totales en 2007 de la France, une des premières puissances économiques mondiales

Les performances déplorables de Total au regard des autres compagnies pétrolières

Au niveau mondial, une comparaison avec sept autres grandes compagnies pétrolières pratiquant également le torchage (ie. Eni, Exxon, Shell, BP, Statoil, Chevron et ConocoPhillips) montre que Total a le plus mauvais ratio de toutes entre leurs émissions de GES imputables au torchage et leurs émissions globales : alors que ce ratio est en moyenne de 17 % pour les huit compagnies en question, il est de 28,2 % pour Total, soit un résultat de 66 % supérieur à la moyenne des huit compagnies Que ce soit en termes absolus ou en comparaison des autres grands groupes pétroliers, les performances globales de Total en matière de torchage sont donc très mauvaises, avec une forte part imputable à ses activités au Nigeria, où la poursuite du torchage par le groupe est en violation de la loi et en contradiction grossière avec ses nombreux engagements éthiques, sociaux et environnementaux.

Recommandations

Les Amis de la Terre demandent à Total :

- De reconnaître publiquement l'illégalité de ses activités au Nigeria depuis 1984, et de s'engager à respecter la loi immédiatement en stoppant le torchage.

- De mettre en place un programme de dédommagement/compensation des nuisances illégales infligées aux populations locales et à l'environnement depuis 1984. Ce programme doit être élaboré en collaboration avec les autorités nigérianes compétentes, les communautés locales et la société civile.

 

Extrait du rapport de mai 2008 des AMIS DE LA TERRE intitulé « Total, la mise en examen »

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