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Éditorial 

La guerre permanente

, Shanda Tonme [ - Cameroun ]

Le pouvoir d’Abidjan craint qu’un musulman s’installe au pouvoir, le Cameroun n’est pas loin de ce schéma non plus, mais avec d’autres variantes ethniques, et les mêmes calculs qui bloquent la démocratie, et justifient la guerre permanente dans le monde.

La guerre permanente


Depuis l’effondrement du mur de Berlin, on a beaucoup parlé du retour à une relative stabilité dans le monde. On s’est mis à croire à une planète où des solidarités sans frontières, crééraient du coup une nouvelle humanité débarrassée des égoïsmes et des haines. Ce changement radical, voulu et souhaité comme une véritable prédiction biblique, est-il vraiment sorti des discours ?
On mesure néanmoins le chemin parcouru, et surtout ce que furent ces oppositions et ces guerres sans fin, lorsque dans une déclaration en Californie, Ronald Reagan qualifia l’ex Russie d’empire du mal. On comprendra aussi que de cette époque qui date de plus de vingt ans à aujourd’hui, l’évolution aura juste changé de forme dans les contradictions sans changer la substance de la haine et les conséquences des guerres. Ainsi en est-on arrivé à l’axe du mal, ligne de considération d’un autre président américain, George Bush.
La guerre a-t-elle réellement pris fin un jour? Ce ne sont pas seulement les éclats d’obus et les bruits de canons qui font la guerre, ce sont toutes les méchancetés, les refus, les haines, et les intrigues que vivent les nations et que subissent les peuples. Les fous du pouvoir, les maîtres de l’argent, et les rois des plaisirs, n’ont jamais changé de dessein, ni de stratégie, et leurs victimes n’ont jamais changé de visage, ni de souffrance non plus.
Du jour à l’autre et comme si tout était mis en œuvre pour démentir ceux qui avaient rêvé de la fin des guerres et d’un monde stable et convivial, on apprendra que plus de cent mille civils sont morts en Irak, que le consulat des Etats-unis en Arabie saoudite peut être attaqué en plein jour par des groupes déterminés à défier la première puissance du monde. Et pendant que l’on s’apitoie sur le sort de l’Afrique, on apprendra qu’en Centrafrique, les dignitaires de l’ancien régime passent en jugement, et qu’un certain soldat Bozizé tient, lui aussi, à enfiler les pantoufles de l’autocratie, par le biais d’élections qu’il ne laissera personne gagner, comme les autres.

Et comme le monde plonge dans cette mélancolie de guerres éternelles, les peuples s’interrogent davantage sur leurs dirigeants. En apprenant le décès de Manda Mobutu, fils de celui par qui Lumumba fut assassiné et par qui le Grand Congo tient tous ses malheurs, on n’a pas arrêté de penser à tous ces autres rejetons de dictateurs qui écument les hôtels de luxe et rongent des budgets entiers des pays comme des termites achèvent de tuer un arbre.
La réalité des rancoeurs et des luttes à travers le monde aujourd’hui n’offre plus qu’un seul champ d’analyse. Même si la grande Chine communiste s’est rangée dans la logique d’une production capitaliste à outrance et n’hésite plus à se positionner en puissance conquérante de petits pays, les théories de la confrontation radicale des classes sociales mises en exergue par les marxistes demeurent la référence. Il n’y a pas un seul monde, et il n’y a jamais eu de paix que pour mieux réorganiser les guerres. Il faut donc que chacun fasse sienne cette évidence élémentaire selon laquelle nous sommes tous, les uns contre les autres ou avec les autres, constamment en guerre.
Rien d’autre sinon cette logique de guerres permanentes, ne fonde la démarche d’un pouvoir comme celui installé au Rwanda, lequel n’envisage son bonheur que par la modification des données géopolitiques de la région, pour dominer les autres. La règle de la comination du plus fort de circonstance, s’est toujours imposée, tant au plan interne qu’au plan international. Et dans ce contexte, la ruse des uns n’a fait que rencontrer celle des autres. A ceux qui insistent pour comprendre comment on peut prôner la démocratie en Ukraine et tolérer la dictature et l’oppression en Afrique, nous disons tout simplement que la nature des intérêts en cause de part et d’autre, explique les positions développées par ci et par là.
Lorsque le désordre se mettait en place en Côte d’Ivoire, nous avions vainement sonné l’alerte, prédisant l’irruption du feu et des cadavres subséquents, mais les champions du nationalisme intéressé, étaient muets. L’essentiel n’est pas dans la prolifération des déclarations des compassions et des manifestations de solidarité lorsque surviennent les malheurs. Les peuples ont besoin de guides lucides qui, à partir de positions civiles et engagées, expriment quelques résistances, et montrent le chemin. Nous voulons être éclaireurs, résistants, partisans, témoins engagés, avant d’être juges.
Par ailleurs, la propension à créer des héros pour narguer les ennemis ou pour se donner bonne conscience, n’a jamais servi la cause des peuples que l’on prétend défendre. C’est dans les causes profondes des guerres qu’il faut aller chercher les coupables de tous les malheurs des peuples et non dans les montages médiatiques payés à coup de plusieurs milliards.

On ne peut pas inutilement prendre des fous du pouvoir ethnique ou des jouisseurs des pouvoirs matérialistes pour des sauveurs. La tentation qui consiste à confondre des despotes modernes avec les Che Guevarra, Ruben Um Nyobè, Lumumba, Cabral ou Malcom X, cache mal des rancoeurs d’un autre ordre et révèle des choix qui n’ont rien de nationaliste.


Il devrait pour cela être clair, que notre opposition à la politique des Etats-Unis ou de la France, ne touche pas le fondement de la compétence et du mérite, et n’entre pas dans une stratégie de contestation gratuite de la prééminence de peuples qui se sont donné les moyens de leurs politiques. Que l’on soit jaune, rouge, noir ou blanc, l’on devrait admettre que la contradiction certaine dans le monde est dorénavant entre ceux qui travaillent avant de manger, et ceux qui veulent manger sans travailler. Cette contradiction induit une conséquence logique qui explique les guerres et les haines permanentes. Si on a la capacité de travail et si on met effectivement cette capacité en œuvre par la production des biens et des ressources, on devrait aussi être en mesure de contrôler la gestion des ressources générées, l’organisation sociale et politique de la jouissance et de l’utilisation des dites ressources.

La guerre en tant que moyen d’expression des pouvoirs et des aspirations aux pouvoirs, ne prendra donc jamais fin. A la rigueur, la guerre s’atténue dans un contexte, lorsque la capacité de produire, ou alors l’intelligence d’invention et de création des richesses, parvient à assumer effectivement le pouvoir politique. Ce que révèle la crise qui secoue la Côte d’Ivoire, n’est pas loin d’un schéma où des stratégies d’exclusion ont été pensées pour tenir à l’écart de la gestion politique, des groupes entreprenants et majoritaires. Nous avions déjà annoncé dans ces colonnes, notre adhésion à l’idée selon laquelle, chacun s’aligne sur les camps en conflit à partir de la projection qu’il fait de sa propre situation dans son pays. Vu ainsi, la réalité de la guerre ne gênerait plus personne, et la tolérance serait de règle, mais dans le respect des rapports des forces effectifs.

Les Amércians ont mis la tête de Ben Laden à prix, parce qu’il représente pour eux, le symbole du pire des terrorismes, ce qui n’empêche pas les jeunes dans les pays arabes, de prier chaque jour pour que Allah le garde vivant et pour longtemps. Chaque chef de guerre a des partisans, et chaque théorie, y compris les plus répugnantes, a ses adeptes. Ce qui diférencie les uns des autres, ce sont simplement les rapports de forces de circonstance. Il en va ainsi des ethnies au plan interne et de leurs nombreux intellectuels dont les positions frisent le ridicule par moment. Cela aussi, nous l’avions déjà souligné ici dans notre analyse consacré à “la forfaiture des intellectuels africains”.

Comment dans ces conditions changer le monde sans tomber dans l’accusation de construire une nouvelle dictature? Comment en réalité, changer le monde, sans organiser le triomphe d’un camp sur un autre? On croyait que la démocratie était la solution de miracle, mais elle aussi est depuis devenue une réalisation très relative.

Ce qui se passe en Ukraine n’est pas seulement une preuve du partage du monde sur des contradictions permanentes, c’est aussi la démocratisation de la vanité de la théorie d’un seul monde. Le lien avec la Côte d’Ivoire n’est d’ailleurs pas inutile. Les Ukrainiens russophones ne veulent pas d’un président dont l’épouse est américaine, parce qu’il pourrait les éloigner de leur allié naturel, la Russie. Les autres, partisans du premier, se sentent au contraire plus proche de l’Europe, et ne voudraient plus de la domination de la Russie sur leur pays. Le pouvoir d’Abidjan à la phobie d’un encerclement par les Etats musulmans, et craint qu’un musulman s’installe au pouvoir, le Cameroun n’est pas loin de ce schéma non plus, mais avec d’autres variantes ethniques, et les mêmes calculs qui bloquent la démocratie, et justifient la guerre permanente dans le monde. 

L’éclairage DE SHANDA TONME

© 2004 Le messager


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