LES JOBS DE MACRON A L’INTELLIGENTSIA AFRICAINE

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Comment pouvait-on espérer que l’entrée en scène d’Achille Mbembe et de Felwine Sarr allait changer le modèle de la relation que les Leopold Sedar Senghor, Ahmadou Ahidjo, Houphouet Boigny entretenaient avec la France ? Ces brillants intellectuels, pourtant spécialistes des études ” postcoloniales « et donc dans la « décoloniale », n’ont pas su déjouer les pièges du projet africain d’un Macron qui ne saurait être comparé à De Gaulle.

Quand Mbougar Sarr parle du ” besoin honteux de reconnaissance en France de l’intellectuel africain “, il ne croit pas si bien dire. Sauf qu’il oublie un aspect fondamental sans lequel le projet post-colonial est ancré : le ” job “. Quand il ne vous demande pas d’être un porte-parole, il veut que vous soyez le gatekeeper; celui qui veille à ce que personne d’autre n’entre, car il y a beaucoup d’Africains intelligents qui voudraient de cette reconnaissance française. Vous vous retrouvez donc à gérer la rude compétition pour l’appréciation de l’homme blanc, à jouer des coudes pour votre propre survie et surtout à tout faire pour rester au-dessus de la mêlée.

Très vite, vous vous retrouvez éloignés des raisons pour lesquelles vous vous êtes engagés. Au début, Achille et Felwine parlaient de réinventer la relation. Aujourd’hui, si nous sommes sûrs d’une chose c’est que l’entrée d’Achille et Felwine dans la Macronie n’a pas changé la relation entre l’Afrique et la France. N’était-ce pas prévisible ? Ont-ils cru un instant qu’ils étaient des messies ? Ont-ils vraiment pensé qu’avec eux, la Françafrique allait prendre un nouveau visage ? S’ils ne le croyaient pas, pourquoi nous l’ont-ils fait croire ?

Felwine Sarr s’interroge à juste titre sur la démarche de l’écrivain congolais Alain Mabanckou qui donne un cours inaugurale au Collège France. En réponse, il propose d’organiser avec Achille à Dakar, au Sénégal, les Ateliers de la Pensée. Achille et Felwine font ainsi rêver toute l’intelligentsia africaine éparpillée dans le monde. La pensée africaine serait de retour en Afrique. Le format confidentiel des Ateliers de la Pensée des premières éditions à l’Institut français de Dakar préfigurait déjà une récupération française.

Si Felwine Sarr, malgré son livre Afrotopia, reste un inconnu, c’est plutôt lui et non Achille Mbembe qui reçoit une invitation du président français Emmanuel Macron pour produire, avec Bénédicte Savoy, un rapport sur la restitution des objets d’art africain volés à l’époque coloniale et revendiqués par certains pays comme le Bénin. La question qui se pose est de comprendre comment Felwine, désormais entouré de ses pairs intellectuels d’Afrique et de la diaspora au sein des Ateliers de la Pensée, ne les invite pas à réfléchir avec lui à la restitution des objets d’art? Pourquoi ne reformule-t-il pas cette offre à la lumière des écueils connus de la Françafrique ?

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Felwine est l’élu et le casting est déjà pour lui une victoire. Son livre sur la restitution, co-écrit avec Bénédicte Savoy, lui vaut d’ailleurs une reconnaissance outre-Atlantique. Felwine a réussi à obtenir un poste à l’Université de Duke devant Achille, son ancien mentor devenu son concurrent. Comment les deux promoteurs des Ateliers de la Pensée sur le continent africain ont-ils pu se retrouver à postuler pour le même poste loin du continent, sans qu’aucun d’eux n’en parle à l’autre?

Et l’Afrique alors elle, était-elle juste un alibi? Pourquoi les Etats-Unis et non pas la France ? Y aurait-il une limite à la reconnaissance française ? On se demande quel avantage a bien pu avoir Felwine Sarr sur l’auteur de Sortir de la Grande Nuit, Critique de la Raison Nègre, La Post-Colonie, Brutalisme… ? Macron ! Seul Macron aurait manqué dans le CV d’Achille.

Lorsque les émeutes surviennent, comme par hasard à Dakar, où l’on pensait l’Afrique il n’y a pas si longtemps… sans forcément penser au Sénégal, Macron a eu la brillante idée, en réponse au “sentiment anti-français ” exprimé par la jeunesse Senegalaise de désigner Achille Mbembe comme son interlocuteur pour parler à toute l’Afrique. Il a ainsi organisé à Montpellier un sommet France-Afrique, ou plutôt Afrique-France – comme on l’appelle désormais – avec une société civile dirigée par Mister Mbembe lui-même, et sans les chefs d’État.

Après le « job” que Macron a donné à Felwine, Macron donne un « job » à Achille qui accepte. Est-ce une coïncidence ou le destin? Le destin? Achille l’a un peu forcé. Il a exprimé son indignation en demandant à Macron comment il pouvait inviter la diaspora africaine à une discussion avec le président Ghanéen en visite à Paris sans que eux les intellectuels africains soient de la partie. On imagine que Macron a voulu par la suite corriger le crime de lèse majesté. Pour ce sommet de Montpellier, Achille Mbembe organise la société civile qui s’entretiendra avec Macron.

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En fait, il n’était pas clair qui devait parler à qui ? Est-ce que c’était les Africains qui devaient parler à Macron ou est-ce que c’est Macron qui devait parler aux Africains ? Si nous avons entendu le sentiment anti-français dans les rues de Dakar, nous ne sommes pas sûrs d’avoir entendu la réponse de Macron et encore moins celle de ses porte-paroles. Quand on n’entend pas ce que vous dites, c’est peut-être simplement parce que vous ne dites rien.

Après la restitution de 26 objets au Bénin et un “prêt” de l’épée volée d’Omar Saidou Tall au Sénégal, Macron serait déjà passé à autre chose. C’est comme avec le sommet de la montagne de Montpellier de toute la post-colonie qui n’a finalement accouché que d’une petite souris de maison Maryse Condé de l’Afrique.

Le manque de vision et la frilosité d’Achille et de ses amis de la société civile africaine à qui Macron a dû demander de faire pression sur lui s’est confirmé avec le Tchad à la mort du président Deby où la vieille France Afrique a dû se déployer pour remettre au pouvoir comme au Togo, comme au Gabon, le fils de son père… sans qu’Achille ne trouve rien à redire. Peut-être leur rapport n’avait-il pas prévu ce chapitre. Maintenant que Macron a disqualifié les chefs d’État africains au profit d’Achille et de sa société civile, va-t-il maintenant discuter du départ de la France du Mali avec eux? Quelle réponse donneront-ils à Julius Malema, le jeune leader Sud-Africain du Economic Freedom Fighter EEF (les combattants de la liberté économique) qui demande le départ de la France du continent?

Et si, comme le dit Mbougar Sarr à propos des écrivains d’un autre temps, Achille et Felwine étaient finalement dans la même situation d’être cautionnés par le milieu politique français ? Mbougar dit que « c’est notre honte, c’est aussi notre gloire fantasmée, notre servitude et l’illusion empoisonnée de notre élévation symbolique. »

Comment expliquer que les meilleurs d’entre nous soient ainsi malmenés par Emmanuel Macron? En effet Jupiter serait dans un processus d’encerclement et de paralysie de l’intelligence et du talent africain ? Comme De Gaulle, il détourne tous les projets de cette intelligentsia Africaine en jouant de l’individualisme et en offrant aux uns et aux autres une visibilité; évitant ainsi le débat que l’Afrique attend et qui permettrait de vider une fois pour toutes le contentieux colonial et tout ce qui l’accompagne.

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Comment comprendre que l’auteur de La naissance du maquis au Sud-Cameroun puisse avoir tout un sommet avec le président de la France sans exiger – même en off – que la France reconnaisse les crimes commis au Cameroun et principalement celui d’Um Nyobé, le Nelson Mandela camerounais tué en 1958 par l’armée française ?

Lorsque Macron nous répète qu’il n’a pas connu la colonisation et qu’il serait naturel pour lui d’ignorer ce chapitre, nous avons envie de lui demander s’il a connu la Guerre mondiale pour célébrer le 14 juillet, ou l’amnistie…. Si le talentueux artiste camerounais Blick Bassy a imaginé pour la carte blanche que lui offre le Musée du Quai Branly cet été de célébrer Um Nyobe le leader assassiné, devrait-elle nous faire espérer qu’au delà de la danse et de la musiques, la France donnera aux Camerounais l’occasion de faire enfin le deuil de ce crime qu’elle n’a jamais reconnu et pour lequel elle n’a jamais demandé pardon. Que célébrons-nous exactement si ce n’est le projet de Macron pour l’Afrique?

Dans le même temps, le pays Bamiléké qui, selon Thomas Deltombes, a connu avec le pays Bassa au Cameroun, l’une des répressions les plus sanglantes de l’histoire coloniale, avec plus de 400 000 morts entre 1955 et 1970, ce pays Bamiléké expose ses « fétiches » au même Musée du Quai Branly dans La Route des Chefferies, alors que le reste du continent parle de restitution! De quoi faire retourner les disparus dans des tombes qu’ils attendent toujours. Voilà comment les choses Africaines se passent en Macronie. Nous sommes dans l’éternel recommencement de la France Afrique.

S’il est désormais évident que ce n’est pas avec cette démarche maintenant lisible du président français Emmanuel Macron que le “sentiment antifrançais ” prendra fin, et encore moins la France Afrique de nos ancêtres, le manque de vision des intellectuels africains qui n’acceptant de faire le « job » se sont eux-mêmes positionnés dans cette démarche de reconstruction de la relation empêche que ce chapitre douloureux de l’histoire entre la France et l’Afrique soit définitivement clos.

Jean Pierre Bekolo

Filmmaker

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