BERNARD NJONGA: IL ÉTAIT UNE FOIS

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Il a cru en moi et admirait mon talent. Un soir après avoir livré un film, il prévisionne, m’appelle et dit : *fantastique! Fantastique! Fantastique!* Et racroche. Il m’a en effet confié la production de la plupart des films des campagnes de lobbying et plaidoyer de l’ACDIC (l’Association Citoyenne de Défense des Intérêts Collectifs).

Avec l’ACDIC, j’ai tourné: »Importation massive des découpes de poulet congelés: massacre de la filière avicole nationale »;  » vie chère: le Cameroun brûle »;  » délabrement de l’industrie agricole nationale »;  » grippe aviaire: le grand bleuf »;  » redécollage de la filière avicole nationale »…Il m’a mis en mission dans les dix Régions du Cameroun que je découvrais en profondeur pendant ces tournages. Bernard était de la Société Civile moderne.

Il travaillait avec des jeunes engagés et brillants comme Jacob, aujourd’hui Dr. Kotcho. Il a introduit chez nous de nouvelles approches de pression sur les pouvoirs publics. Il était un homme courageux qui n’avait pas peur même pour sa vie et ne reculait donc devant rien. Plusieurs fois arrêté, intimidé, il reprenait ses actions aussitôt relaxé. Il avait une forte conviction sur le développement du Cameroun adossé sur l’agriculture intensive. Vision qu’il tenait à implémenter avec le CRAC (CROIRE AU CAMEROUN), Parti politique qu’il crée en quittant les OSC.Triste d’apprendre sa disparition. Un esprit brillant s’engouffre dans l’invisible. Que reste t-il de son combat?

L’immensité et la densité de certains parcours existentiels en rendent le récit difficile, l’évocation dérisoire.

Par où commencer, que présenter? Les grands hommes sont ainsi, ils sont insaisissables. Ils sont impondérables. Tant foisonnent leurs réalisations. Tant éblouit leur brillance.

Nous sommes un jour de septembre 2007.
Je suis souvent invité comme journaliste à couvrir les activités d’une organisation de la société civile qui détonne et étonne par son ardeur et sa verdeur à défendre les interets collectifs de notre société avec un tropisme marqué pour les thématiques de la souveraineté alimentaire.

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Mais ce jour de septembre, j’appelle Bernard Njonga pour une autre préoccupation, pour lui faire une proposition liée à un passage booké et payé à l’émission dominicale de la télévision publique « Tam-tam week-end » pour le compte d’une artiste musicienne, car, je sais que l’ACDIC promeut, à cette période, un artiste, dans le cadre de sa campagne contre l’importation de découpes de poulets congelés.

Bernard décline l’offre et me félicite pour mon prix de meilleur portail internet camerounais dans le monde que je venais d’obtenir au mois de mai 2007. « Je devais t’appeler depuis longtemps François, mais à chaque fois, j’oubliais; cela tombe bien que tu appelles, passe au bureau à 20h demain, qu’on discute », ajouta-t-il de sa voix exalté. Bernard est comme cela, direct, passionné, avec une capacité à enchaîner des idées et à les traduire en actions. Il est aussi un travailleur acharné, la preuve, à l’époque déjà, sa deuxième journée de travail commençait en début de soirée.

Le lendemain, jeudi, je suis dans le bureau de Bernard. Il me fait une offre d’emploi, et multiplie par 3 le salaire que je gagnais à cette époque. Avec début immédiat, le vendredi suivant, le lendemain. Une semaine plus tard, chez l’ambassadeur de Suisse au Cameroun, je l’accompagne signer une convention de financement avec l’organisme de coopération suisse, la DDC. Ainsi est lancée l’organisation internationale régionale de droit camerounais, Dynamiques Africaines (Réseau DAF).

C’est également le début pour moi d’une aventure professionnelle fofolle aux côtés d’un des tout meilleur stratège en plaidoyer et lobbying social africain. Reconnu à l’international, consulté par des pays africains et les institutions européennes pour son expertise, et à l’entame des années 2010, sollicité par les plus hautes autorités du pays dans les domaines de la sécurité et de la souveraineté alimentaire. Aujourd’hui parlerait-on du « made in Cameroon » ? C’est Bernard Njonga qui est à l’origine de cette mouvance dont le pinacle va être atteint en 2010 avec l’offre à de milliers de Camerounais et de non Camerounais, du pain enrichi aux farines locales panifiables, du riz de Ndop et de la Semery de Yagoua, du yaourt, fromage, beurre 100% Camerounais (avec du lait de vache frais du Cameroun)… Auparavant, c’est grâce à lui qu’aujourd’hui, on achète et mange du poulet sur pied au Cameroun (au marché, à la rôtisserie). Une réussite historique unique en Afrique et saluée dans le monde.

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L’ingénieur agronome Bernard Njonga

Entre production de journaux, magazines, production audiovisuelle, réalisation de livres blancs, campagnes terrain, structuration des rapports de forces sociaux sur le terrain de la citoyenneté, que d’initiatives et de projets engagés et réalisés.

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Bernard Njonga ne se ménageait pas pour les intérêts collectifs et n’aimait rien tant que le terrain. Chez lui, les idées viennent et repartent en actions concrètes. Idée-Action.

Des années à sillonner le Cameroun profond, à pied, en quatre-quatre, de Bamendjou, à Pouss (zone du Bec de Canard) à l’extrême extrême nord du Cameroun, en passant par Moundou au sud du Tchad voisin. Des nuits sans sommeil, avec un confort rustique. Des risques sur les chemins montagneux et escarpés, pierreux et pluvieux de la région du Nord-ouest, de Ndop à Tadu, en passant par Jakiri. La structuration de la société civile de l’Afrique Centrale et des Grands Lacs autour des Accords de Partenariat Économiques (APE). Avant son entrée en politique au couchant de la décennie 2010.

Nous sommes le 24 octobre 2020. Il est 18h39. Bernard, sur son numéro de téléphone français m’appelle, je ne suis pas près du téléphone et manque son appel. Il me laisse des messages. Il rappelle à nouveau. Je le rappelle et nous discutons pendant longtemps. Comme souvent.

Je sais qu’il est en France depuis plusieurs mois, et qu’il se soigne, et que tout va bien et peut aller mieux. La preuve, il n’a que de peu perdu sa superbe et ses ambitions.

Le 5 novembre 2020, il me laisse trois salves de messages. Structurés. Clairvoyants. Le 6 novembre, je lui répond, on échange à nouveau. Son dernier message date de ce jour, 9h18. Ce sera notre ultime échange.

Dès le mois de janvier 2021, je sais qu’il se bat pour recouvrer toute sa santé, à l’hôpital. Je n’ose l’appeler. Le 21 janvier 2021, je lui écris. Il me lit. Je lui souhaite une « année 2021 pétillante quoiqu’il arrive (…) ». Quoiqu’il arrive.

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Bernard, tu as laissé des traces incommensurables sur le chemin pour ceux qui viennent et viendront après toi. Tu as fait pétiller nos vies comme de millions d’autres vies par ton ardeur à défendre des valeurs immortelles. Bernard, tu étais une foi en l’agriculture comme la semence du développement. Magistrale démonstration de la théorie économique des avantages comparatifs.

Les grands esprits ne meurent jamais, ils traversent les temps.

François Bimogo

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