Les prisonniers du président: Faustin K. Talla ou le temps de la solitude

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L’huissier de justice passait par là. Il a été happé dans un tourbillon kafkaïen.

Lorsqu’on se retrouve en prison, et si l’on veut survivre sans être dévoré par les rancoeurs, les haines et toutes sortes de sentiments négatifs, le meilleur antidote à l’enfermement, c’est la lecture. Il lit en ce moment, « Cent ans de solitude  » , le roman de Gabriel Garcia Marquez, où l’écrivain colombien, dès la première phrase du récit, prend le lecteur par les tripes :  » Bien des années plustard, face au peloton d’exécution, le colonel Aureliano Buendiá devait se rappeller ce lointain après midi au cours duquel son père l’amena faire connaissance avec la glace ». Ce roman, qui est réputé pour être l’un des plus grands chefs d’oeuvre de la littérature hispanophone est aussi le roman de la la violence et des injustices, de la grandeur et de la décadence.
Lorsqu’il se présente, il insiste sur le « K » de ses initiales, comme pour rappeller un autre » K  » qui devrait dire son sort aujourd’hui: « Je suis Faustin K. TALLA, huissier de justice à Douala, 50ans.

Bien entendu, il associe son sort à son « homonyme « , le Joseph K. du roman de Kafka, pris dans les rouages d’une justice sans visage et sans humanité.

Qui happe sa victime, et qui la broie comme le loup le fait de l’agneau dans la Fable. D’ailleurs il s’agira toujours de la même histoire. Quelles que soient les justifications, de l’agneau, claires comme cette eau à laquelle il s’en allait s’abreuver, elles ne vaudront jamais rien aux yeux du loup qui déjà a sa sentence:  » si ce n’est toi, c’est donc ton frère… » Tel est donc le sort dont il est convaincu qu’il est le sien.

Lorsqu’il raconte son histoire, on peut comprendre son fatalisme: » Je suis huissier de justice. Le député Lazare Souob qui avait des actes à me confier, m’a donné rendez-vous à la résidence de Albert Dzongang. À peine installé, le grabuge a commencé , avec les policiers qui ont commencé à tout boucler, pour arrêter tout le monde…À l’arrivée de l’honorable, malgré toutes , les négociations, je me suis retrouvé dans le bus pour Yaoundé, avec le cortège des inhumanités que nous avons subies sur la route, et sur le reste de notre parcours. Seul point positif, le colonel Aleokol du Sed, qui, lorsque nous devions partir, à constaté qu’il manquait 105 000 fr à l’argent consigné, il les a remboursés de sa poche, en s’excusant et en nous disant  » La gendarmerie, ce n’est pas ça « ….

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Lorsqu’il arrive à la prison de kondengui, il est surpris par l’hostilité des autres détenus, qui d’emblée les désignent  » les gens de kamto ». Être stigmatisé dans ce mouchoir de poche qui contient cinq milliers d’êtres humains, c’est surtout être brimé dans les choses les plus élémentaires : se coucher, s’asseoir, prendre une douche…faire ses besoins !  » c’est d’ailleurs en cette circonstance que vous comprenez que » faire ses besoins », ce n’est pas une simple métaphore, il s’agit d’une réalité basique », philosophe à l’occasion, le bagnard qui ne comprend toujours pas la nécessité qu’ont les autorités du Cameroun à réduire des êtres à leur expression la plus basique, l’état animal de l’homme. Mais avec les semaines et le frottement aux autres prisonniers, quelque chose va se passer: de plus en plus de prisonniers comprennent désormais que « les gens de Kamto » ne sont pas en prison parce qu’ils ont détourné, volé ,violé, tué ou pire, détourné la fortune publique. Ils sont là, justement pour protester contre cette société inique. En quelques semaines, on est passés du mépris au respect. Il se passe quelque chose dans les cervelles …


Lorsqu’on est un professionnel du droit et que l’on se retrouve dans les serres de la justice, on croit d’abord en la Justice. D’où cette interrogation permanente, sur le rôle des juges camerounais, et leur conscience, et leur capacité à se regarder dans un miroir, au petit matin. Il l’a d’ailleurs exprimé,lors de son audience en Habeas Corpus, devant la magistrate Atangana:  » L’angoisse s’est emparée de notre société. Tout le monde doute du droit; même le droit doute de lui-même, mais seul le droit peut dissiper ce doute »

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Plus que l’enfermement et la torture physique et même morale, ce doute sur la possibilité d’échapper par le droit à la damnation semble être un drame plus profond encore pour ce juriste pur jus, qui ne blâme même pas sa corporation de ne s’être même pas dérangée pour lui. Il se fait une raison, en se replongeant dans ce qui est sa raison de vivre…le droit. Il a repris comme sa condition carcérale pourrait le lui permettre, ses travaux en veilleuse sur : » Le service public de l’électricité au Cameroun. « Une recherche qui a pour problématique l’offre énergétique de l’électricité depuis l’indépendance . »

Lorsqu’on est un « prisonnier de ce système  » qui peut arrêter qui il veut, comme il veut, quand il veut, on n’a pas à ergoter sur les détails. On devient soi même un détail :  » Que suis je? Qui suis-je ? Face à cette lourde et implacable machine qui broie tout le monde? Que je sois militant ou pas du Mrc, qu’est-ce ce que cela a à voir?une chose est sûre, je suis militant du changement, afin que nos enfants aient droit à une autre république,  » ponctue ce père de deux enfants restés seuls à la maison, car leur mère , pour des raisons professionnelles est pour le moment en France.
Lorsque à kondengui on a pour compagnon de chevet Gabriel Garcia Marquez, on peut résumer une situation en une phrase du célèbre auteur :  » Il ne figurait pas qu’une guerre est plus facile à commencer qu’à finir ».


Source: Le Jour -HAMAN MANA

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