Pr. Jean-Emmanuel Pondi et la question de la culture de l’immobilisme au Cameroun

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La prochaine semaine vas continuer à voir se déployer au Cameroun, une multitude d’entrepreneurs politiques organisés autour d’un objectif : La présentation aux 06 millions d’électeurs probables, de leurs programmes, aux fins de recueillir leurs suffrages pour pouvoir s’établir au Palais de l’Unité.

 

QUE LA DÉMOCRATIE CAMEROUNAISE SOIT LA VERITABLE GAGNANTE DU SCRUTIN DU 07 OCTOBRE !

La prochaine semaine va continuer à voir se déployer au Cameroun, une multitude d’entrepreneurs politiques organisés autour d’un objectif : La présentation aux 06 millions d’électeurs probables, de leurs programmes, aux fins de recueillir leurs suffrages pour pouvoir s’établir au Palais de l’Unité.

Comme il est normal en temps de campagne électorale, chacun des candidats, chacun des États-majors et chacun des partis politiques se voit naturellement installé sur le fauteuil présidentiel au soir de l’annonce des résultats définitifs du 07 Octobre 2018.

Sans être dans le secret des Dieux, dans un environnement caractérisé par un fort degré de questionnements, une chose au moins semble difficilement réfutable : Huit des neuf partis prétendant au trône présidentiel seront perdants et devront par conséquent déchanter. Mais tous continueront cependant à vivre au Cameroun après cette date fatidique, pour la majorité des concurrents.

L’objet de la présente publication est de vous faire part, chers ami(e)s de ma page Facebook, de quelques-unes de mes réflexions au sujet du prochain scrutin présidentiel dans le triangle national. N’étant pas comparativiste (c’est la sous-discipline en science politique connue sous le nom politique comparée et qui analyse les systèmes politiques nationaux), c’est un point de vu d’observateur attentif, parmi des centaines d’autres, qui n’est pas une analyse scientifique que je vous propose ci-dessous.

Voici donc mes 03 observations :
1- En dépit de tous les efforts consentis par les structures de mobilisation des électeurs telles que Elections Cameroon (ELECAM), « 11 millions de citoyens » ou encore « More women in politics », le nombre d’inscrits pour la présidentielle d’Octobre 2018 n’a guère pu atteindre le seuil des 07 millions de personnes.

Dans un pays où les raisons pour se mobiliser (dans un sens comme dans l’autre) ne manquent pas, il convient de s’interroger plus sérieusement sur les explications à donner à ce résultat aussi mitigé que difficilement compréhensible.
Peut-on réellement proclamer l’existence d’un système de démocratie participative quand à peine un quart de la population accepte de s’inscrire sur les listes électorales ?

De même, peut-on en toute bonne conscience clamer l’existence d’une démocratie représentative quand une bonne frange de la jeunesse (qui représente pourtant 70% de la population) choisi de se tenir le plus loin possible des bureaux de vote le jour J ?

Enfin, comment comprendre qu’une culture de l’immobilisme ait finalement eu raison de celles et ceux qui, sous d’autres cieux, sont classés comme la frange de la population la plus active ?

Ce sont là des questions graves qui nous interpellent tous, en ce qu’elles sont porteuses de preuves d’un dysfonctionnement certain de notre système de participation politique.

Cependant il convient de reconnaitre qu’à ce stade de notre courte réflexion, se poser les bonnes questions importe davantage que de se préoccuper de la nature des réponses –nécessairement simplistes -que l’on pourrait apporter.

Passons maintenant à la deuxième série d’observations.
2- L’une des plus grandes originalités du scrutin prochain sera le contexte sécuritaire particulièrement préoccupant qui lui servira d’environnement politique. En effet, jamais depuis la date du 15 Janvier 1971 (qui marqua la fin officielle de la période de tension politique interne avec l’exécution publique d’Ernest Ouandié, leader de l’UPC à Bafoussam), aucune élection n’a été subséquemment organisée au Cameroun sous des auspices sécuritaires aussi peu probants. En effet, pas moins de 04 sur les 10 régions du Cameroun sont en crises latentes ou explicites (Extrême Nord, Est, North West, South West).
Ces tensions récurrentes, bien qu’apparaissant de manière simultanée n’affichent pas du tout la même physionomie.

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Celles qui secouent l’Extrême Nord et l’Est, sont le fait d’assaillants principalement étrangers au Cameroun (Boko Haram tire ses origines du Nigéria avec son quartier général installé à Maiduguri). Elles sont en outre gérées par des structures qui ont atteint des résultats satisfaisants au fil des ans : Forces armées et de sécurités nationales et multinationales d’une part et Élites et populations locales solidaires de la cause de l’arrêt urgent des attaques de Boko Haram d’autre part.

Le tableau se présente tout à fait différemment dans le cas des crises qui secouent actuellement les deux régions camerounaises d’expression anglaise que sont le North West et le South West. Dans celles-ci, la crise ouverte semble dater de seulement 2016, mais dans la réalité, ses racines plongent ses tentacules dans un passé qui remonte à plusieurs décennies.

L’escalade actuelle a entrainé, fait rarissime depuis la fin des guerres liées aux indépendances, la mort de centaines de Camerounais, très souvent victimes d’échanges de tirs entre les forces de l’ordre et les groupes dissidents. Tout aussi grave est l’exode forcé des villages que subissent les populations civiles qui se retrouvent cantonnées dans des forêts dépourvues de tout moyen de survie. C’est un retour inacceptable à l’état de nature qui ne représente un choix délibéré d’aucune des victimes.

Dans le même temps l’on a observé que des revendications initialement corporatistes (Concernant les enseignants et les avocats) se sont graduellement transformées en contestations portant sur la forme de l’État (ce que proscrit formellement la loi fondamentale du Cameroun du 18 Janvier 1996 en son Article 64).

Bien que le déficit de représentativité proportionnelle pour lequel les populations d’expression anglaise se sont toujours plaintes ne puisse être sérieusement contesté au regard des faits, l’option actuellement choisie par les dissidents semble de plus en plus tourner le dos à toute approche visant à consolider le bien des habitants de ces deux régions : Recours à l’emploi des armes automatiques ; à la prise d’otages assortie de demandes de fortes rançons ; à l’incendie des établissements d’enseignements de toutes catégories dans ces mêmes localités, entre autres actions contre-productives.

Cette option de combat induit également une baisse drastique de l’activité économique des deux régions concernées, selon l’analyse des économistes Camerounais crédibles. Il s’agit, à titre illustratif, de 45% de pertes sèches en devises pour l’État, 40% de baisse du chiffre d’affaires subie par les commerçants traitants avec les dites régions. Il faut y ajouter la chute très considérable de l’activité du deuxième plus gros employeur Camerounais après l’État : La CDC (Cameroon Development Coorporation).

C’est le lieu de saluer avec respect et admiration l’action courageuse d’un groupe de femmes du South West et du North West qui ont récemment organisé des marches suivies de sit-in, quasiment au milieu des balles qui sifflaient, dans le but d’interpeller toutes les parties prenantes pour l’acceptation d’un dialogue destiné à mettre fin mettre fin à la situation actuelle.

En effet comment comprendre que les enfants, qui ne sont nullement des acteurs politiques, puisse être transformés en victimes principales du conflit dans les deux régions ?
De surcroit, comment expliquer que les leaders de ces mouvements de grèves et de boycott des classes, conduisent eux, chaque jour, leurs propres enfants à l’école aux États-Unis, en Grande Bretagne, en Afrique du Sud et partout ailleurs ?

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En outre, sur le moyen et sur le long terme, quelle République pourrait prospérer avec des jeunes « illettrés » doublés d’ignorants comme futurs citoyens, dans un 21e siècle où l’économie du savoir constitue précisément le moteur de tout développement ?

Enfin, et c’est l’un des plus grands paradoxes à relever, le présent conflit est entrain de vider de ses habitants les deux régions d’expression anglaise qui se réfugient de plus en plus dans les régions d’expression française. Elles y sont manifestement accueillies en toute fraternité, ce dont il faut se réjouir.

 

Dans le contexte décrit plus haut, s’impose alors la nécessité de procéder à l’accroissement de la capacité d’accueil des établissements primaires, secondaires et supérieures pour accommoder les nouveaux élèves et étudiants venus de l’autre rive du Moungo. L’enthousiasme suscité par ces nouvelles arrivées dans les établissements concernés constitue la meilleure réfutation de la thèse d’un « génocide » qui serait en préparation contre les populations Camerounaise du North West et du South West.

Incontestablement, ces habitants des deux régions sinistrées sont et demeurent nos frères et nos sœurs. À ce titre il incombe à tout Camerounais où qu’il se trouve sur le territoire national, de leur porter secours et assistance dans la mesure des possibilités de chacun.
En se replaçant dans le cadre de la présente réflexion, une question centrale s’impose à nous : Le scrutin présidentiel pourra t’il se dérouler de façon acceptable à l’intérieur des deux régions en crise qui se présentent de plus en plus comme une poudrière ?

3- Que faire face à ces interrogations majeures auxquelles devrait réfléchir tout Camerounais de bonne foi ?
S’agissant des faibles taux d’inscription constatés sur les listes électorales, l’on pourrait préconiser, pour très bientôt une modification constitutionnelle qui rendrait obligatoire la participation aux scrutins nationaux de tous les citoyens ayant atteint l’âge de 20 ans, aux fin de concrétiser au Cameroun la réalité d’un système électoral plus inclusif et plus participatif.

Cette disposition pourrait s’accompagner d’une formation permanente de tous les citoyens à l’instruction civique, à l’éthique républicaine et à la pratique au quotidien des notions liées au vivre ensemble dans un souci de préservation de l’intérêt commun, du bien public commun et de la solidarité communautaire, indispensable à tous.

Dans ce même ordre d’idée les spécialistes de la communication pourraient davantage se pencher sur les canaux de communications plus appropriés pour atteindre, sensibiliser et impliquer les jeunes à la chose politique avec une plus grande présence dans les domaines culturels et sportifs où se retrouvent habituellement les jeunes .

Pour ce qui est de la crise grandissante observée dans les régions d’expression anglaise de notre pays, le moment semble venu, dès après le scrutin (et quel qu’en soit le vainqueur) de demander à ceux des insurgés qui acceptent la forme actuelle de l’État, quitte à ce que celle-ci soit aménagée après négociations, de désigner eux-mêmes leurs représentants à de futures discussions inter-camerounaises. Se faisant, la sempiternelle question de savoir « avec qui se fera le dialogue ?» trouve par cette procédure démocratique une réponse. Je réitère mon point de vue sur cette question : Le dialogue entre Camerounais apparait comme la seule procédure rationnelle envisageable pour venir à bout de ce conflit qui s’aggrave de jour en jour. Un consensus peut et doit être trouvé même dans la difficulté.

L’histoire pourrait servir de boussole à tous les protagonistes. Celle-ci nous enseigne de manière irréfutable qu’entre le 23 février 1885 (date de la fin du Congrès de Berlin), et le 04 Mars 1916 (date de la reconnaissance de la défaite Allemande au Kamerun) il y eu un protectorat Allemand qui couvrait une superficie de 790.000 km2 avec pour capitale politique Buea située dans l’actuelle région du South West. Ce protectorat disposait des Symboles et Emblèmes officiels suivants :

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Les incontestables souffrances, humiliations, et promesses non tenues, subies par beaucoup de nos compatriotes aujourd’hui d’expression anglaise ne peuvent pas justifier le choix effectué par certains analystes de réécrire une histoire du Cameroun qui commence à mi-chemin.
Si les Français et les Allemands ont pu dialoguer après deux terribles guerres mondiales qui ont causé des millions de pertes Humaines en 1914-1918 et 1939-1945, et si les ennemis réputés « irréconciliables » ont pu enterrer la hache de guerre lors de la signature des Accords de Camp David du 26 Mars 1979 (qui mirent fin aux guerres entre l’Égypte et Israël). Comment s’étonner, que des frères de sang au plan civilisationnel Africain, puissent décider de mettre fin à la présente désastreuse gabegie ?

Ayant en mémoire tout le contexte de son déroulement et de ses enjeux, le scrutin présidentiel du 07 Octobre 2018 devrait être saisi par le peuple Camerounais, comme une opportunité pour apporter au monde la démonstration de sa maturité politique et de son attachement à une paix durable au bénéfice de tous, à mettre à l’actif de tous les postulants quel que soit l’identité du vainqueur.

De par l’attention qu’elle focalise, de par les espoirs qu’elle suscite et de par la mobilisation qu’elle engendre, l’élection présidentielle, la mère de toutes les batailles politiques pourrait être transformer par les compétiteurs qui y prennent part en une extraordinaire opportunité de repanser les plaies et de réconcilier les Camerounais avec eux même et avec leur histoire.
La démocratie et la paix sont des constructions Humaines, que les sociétés concernées doivent consolider en y injectant des ingrédients culturels propres à leur environnement actuel et passé.

En Afrique, il ne pourrait y avoir de démocratie sans respect scrupuleux et honnête du concept de « consensus à tous les niveaux de la pyramide sociétale ». La paix est la résultante d’une telle construction, qui proscrit au premier chef la corruption. Consensus ne veut en aucun cas dire unanimité, mais acceptation par la majorité des décisions librement prises de façon collective.

Au regard de ce qui précède, il ne sert donc à rien de continuer à nous imposer à longueur de journée des citations des auteurs (illustres certes) tels que Platon, Aristote ou Périclès qui vécurent dans la Grèce du 5e siècle avant Jésus Christ, et qui dissertèrent sur la démocratie de leur temps, quand on a à cœur illustrer la pertinence de la théorie démocratique. Pourquoi ?

Précisément parce que la démocratie telle que pratiquée en Grèce au siècle de Périclès excluait explicitement la majorité des catégories sociales suivantes : Les femmes ; Les enfants ; Les métèques (étrangers) et les prisonniers. Ce système, tant célébré, ne concernait en réalité qu’environ 10.000 citoyens d’Athènes sur les centaines de millier qui vivaient dans cette cité. Il s’agissait donc d’une démocratie de l’exclusion, se situant de ce fait aux antipodes de la démocratie consensuelle et inclusive propre à la tradition Africaine immémoriale.

Parce que le Cameroun nous survivra tous, il est de notre impérieux devoir de placer l’intérêt général au-dessus de l’intérêt individuel. Cette exigence s’impose avec encore plus d’acuité aux candidats à l’élection présidentielle du 07 Octobre 2018 dont la plupart sont reconnus comme des personnalités de haute stature.

Jean-Emmanuel PONDI
Professeur titulaire de sciences politiques et de relations internationales à l’Institut des Relations Internationales du Cameroun (IRIC)

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