Elections en 2018 au Cameroun : Faut-il déjà crier  »haro » sur l’opposition?

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Elections en 2018 au Cameroun : Faut-il déjà crier  »haro » sur l’opposition?2018 au Cameroun sera une année électorale comme ou pas comme les autres, cela dépendra. Au-delà du rituel pseudo-démocratique qu’il s’agira de reconsacrer, les acteurs et les circonstances, entre autres, sont susceptibles de contribuer à faire de l’exercice de cette année quelque chose d’inédit. On est cependant accoutumé dans ce pays – le grand malade qui paralyse l’Afrique centrale quoi qu’on dise – aux attentes déçues, aux rendez-vous manqués avec l’histoire. Ceci a jusqu’ici fait la fortune de ceux, diseurs de bonne ou de mauvaise aventure selon, qui affirment que « Le Cameroun, c’est le Cameroun. »
Il est même possible, voire extra-lucide, mâture, prophétique, surtout pour les partisans des analyses faciles, d’anticiper d’ores et déjà l’issue d’éventuels scrutins – qui sait à part M. Paul Biya combien de scrutins seront organisés ? – conformément à la loi des séries : jamais un sans deux, deux sans trois, etc. En d’autres termes, M. Biya et le RDPC, comme d’habitude, auront le dernier mot, rafleront la mise. Une telle perspective est-elle réjouissante, cocasse ou tragique ?
Peut-elle réellement se répéter ou être évitée ? Dans un cas comme dans l’autre, de qui sera-ce l’exploit ou la faute ? Certains en tout cas, par désespoir ou suprême malice et peut-être même malignité, pointent d’ores et déjà d’un doigt accusateur l’opposition : elle n’a aucune stratégie de victoire, entend-on.
Ce sera donc sa faute. Parlons puisqu’il le faut de stratégies : celles que l’on propose à cette indigente opposition semblent-elles réellement efficaces ? Quelle stratégie le serait à coup sûr dans le contexte qui est celui, sociopolitique des réseaux, à défaut de croire au pouvoir en place croit à ses intérêts et cela seul suffit à la motiver. Moins elle est nombreuse, plus il y a à partager pour elle. Le statu quo pour ce groupuscule, c’est du pain béni. A côté de ces vieux de la vieille, il y a la jeunesse.
C’est le sous-groupe le plus nombreux : la majorité de ses membres a raté le train de l’éducation (74% de chaque génération de Camerounais n’atteint pas la classe de 3e depuis des lustres et donc n’a pas eu la chance d’apprendre quoi que ce soit de sérieux) et est donc condamnée, presque à vie, à la débrouillardise et à la précarité, et vit d’expédients, au jour le jour ; l’autre est faite de gens qui ont reçu une éducation approximative qui les a conduits tantôt au chômage, tantôt aux portes périlleuses de l’exil. La petite fraction (pour sélectionner 25.000 diplômés de l’enseignement supérieur il y a quelques années, il a fallu éplucher 400.000 dossiers !) qui a trouvé à s’insérer, et gagne un salaire peu en rapport avec le niveau de vie réel accumule, elle aussi, d’autres types de frustrations (chacun doit s’occuper de sa famille africaine, entre autres), lesquelles peuvent se révéler aussi meurtrières que celles de ceux qui croupissent dans le chômage.
Ce groupe de jeunes est une immense virtualité de tout, de bien comme de mal, et un potentiel terrifiant de violence qui pourrait, s’il était allumé, se transformer en un véritable tsunami politique. Pour l’instant, il ne semble pas le savoir lui-même et c’est un bonheur inouï pour certains, une malédiction désespérante pour d’autres. Ce n’est cependant pas le fruit du hasard. Le système a pris soin, depuis des années déjà, de dépolitiser soigneusement cette jeunesse : elle est plus un objet qu’un sujet politique aujourd’hui, à la rigueur un outil électoral d’un coût relativement peu élevé pour qui dispose de moyens en période appropriée. Depuis un temps, cette jeunesse s’intéresse à internet, pas toujours pour de bonnes raisons, et même lorsque c’est le cas, elle semble avoir la faiblesse de croire que la violence cyber-verbale peut suffire à lui apporter tous les changements souhaités.
Le contexte camerounais aujourd’hui, c’est tout cela. C’est donc du structurel, mais c’est aussi du conjoncturel : c’est aussi l’insécurité grandissante qui touche à la fois le Nord, l’Est, et l’Ouest (Nord et Sud-ouest) du pays. Le contrôle médiatique de plus en plus strict exercé par le pouvoir masque en vérité la gravité de cette insécurité et il est à craindre que les échéances politiques de 2018 ne deviennent des prétextes à la surenchère pour les entités tapies dans l’ombre et qui tirent les ficelles derrière ces conflits.
Il circule sur certaines de ces zones d’insécurité des informations qui font froid au dos, encore faut-il en avoir confirmation. Comment s’intéresser réellement à des élections auxquelles l’on ne croit plus depuis si longtemps quand tous les signes semblent indiquer qu’une catastrophe, telle une épée de Damoclès, nous pend au-dessus de la tête ? On pense à ces spectacles de cinéma, de théâtre ou d’opéra qui continuent à se donner dans les pays en guerre et même occupés, et qui contribuent souvent fortement à faire douter sinon de la réalité, du moins de l’intensité des affrontements et de l’ampleur des dégâts.
Dans un contexte comme celui dont nous venons de décliner quelques éléments clés, on pourrait être tenté d’affirmer que le pouvoir en place n’a que la force que lui donne la faiblesse presque auto-organisée de l’opposition. Si cette dernière était…, avait…, les choses seraient différentes. Par quelle espèce de calcul celle-ci pourrait-elle ainsi agir ? Difficile de l’imaginer. Une telle perception résiste-t-elle à l’analyse ? Il me semble que non.
Pour commencer, reposons la question initiale : quelles stratégies ces critiques de haut vol proposent-ils à cette  opposition camerounaise ? Une sorte de formule magique éventée, éculée qui, réduite à l’ingrédient unique que constitue la candidature unique, a rarement suffi pour faire barrage à un pouvoir déterminé. Le cas gabonais est encore frais dans les mémoires. Si Jean Ping n’avait pas réussi à mettre en place la fameuse recette, qui en l’occasion a largement démontré la faiblesse de ses vertus magiques, on l’accuserait aujourd’hui encore de tous les mots. En fait, face à une machine à tricher bien huilée, une candidature unique de l’opposition peut même avoir des effets démobilisateurs de plus longue durée si elle débouche sur l’échec.
La mobilisation contre un pouvoir solidement établi, pour sa réussite repose sur une certaine dose d’illusion : l’illusion de la « vincibilité » dudit pouvoir. Ce n’est que chemin faisant que cette illusion crée les conditions réelles qui font effectivement tourner le vent. C’est comme sur les marchés financiers : la force des institutions bancaires dépend non pas uniquement mais ultimement du climat de confiance ambiant : sapez ce climat de façon crédible, faites courir le bruit qu’une banque X est  en situation de faillite imminente. Si ce bruit est pris au sérieux, celle-ci peut s’effondrer dans les 48 heures. La candidature unique donc ne suffira pas. A elle seule, elle ne peut plus créer l’illusion à laquelle nous avons fait allusion plus haut. Qu’est-ce qu’il y faut en plus ?
Redisons-le une fois de plus, la solidité de tout pouvoir repose sur un équilibre à quatre piliers : l’armée, le clergé, les milieux d’argent et les masses populaires.
Quand l’armée se soulève contre le pouvoir, il ne peut que s’effondrer : cela a été le cas au Zimbabwe récemment. Quand l’armée soutient le pouvoir, il a toutes les chances de résister durablement : c’est le cas au Venezuela depuis Chavez hier jusqu’à Maduro aujourd’hui. Mais pour que l’armée soit du côté du pouvoir, il faut que ce dernier lui accorde des avantages exorbitants : c’est le cas en Egypte depuis des décennies, c’est aussi le cas au Cameroun. Mais le soutien de l’armée, pour indispensable qu’il est, ne suffit pas : il faut lui adjoindre le soutien au moins de l’un des trois autres piliers.
Les milieux d’argent sont indispensables parce que, justement, l’argent est le nerf de la guerre. Si le pays est mis à l’écart des circuits financiers nationaux et internationaux, si l’argent déserte les caisses de l’Etat, le pouvoir ne peut plus payer l’armée : on peut aisément imaginer la suite. L’économie commence à s’effriter, et le chômage s’installe, avec la misère. Le soulèvement populaire pointe alors à l’horizon. S’il n’y a pas l’armée pour le mater, le pouvoir, quel qu’il soit, est vite balayé. Cela a été le cas en Tunisie sous Ben Ali, en Egypte sous Moubarak. Cependant, pour que le peuple, même croupissant sous une misère noire, puisse se soulever, il faut le politiser, le mobiliser, le sensibiliser, l’organiser. Cela ne se fait jamais tout seul. Le peuple n’entre jamais en résistance spontanément. Les conditions de vie préparent le terrain, mais deux forces font le reste : l’Eglise et la société civile.
Dans le monde musulman, la religion est par essence politique : elle politise donc mécaniquement ses fidèles. Dans l’espace chrétien, elle se veut essentiellement apolitique : elle dépolitise donc consciencieusement ses fidèles. Et ce faisant, elle joue le jeu des pouvoirs en place. Partout où l’Eglise chrétienne s’est départie de cette fausse neutralité qui est en fait un soutien déguisé au pouvoir établi, cela a accéléré la maturité politique des peuples, et l’on a parlé de théologie de la libération. En Egypte, les Frères musulmans ont mis en place les conditions du soulèvement contre Moubarak. Dans le Cameroun anglophone, le soutien affiché ou discret de l’Eglise chrétienne au mouvement de résistance contre l’Etat centralisé a jusqu’ici rendu la situation très difficile à gérer pour le pouvoir en place. Celui-ci a même tenté d’exercer des représailles contre le clergé anglophone, avant de se rendre compte qu’une telle stratégie, en radicalisant les positions, allait être proprement suicidaire.
Il reste la société civile. Historiquement, elle est par essence politique.
C’est le XIXe siècle marchand qui a commencé à la dépolitiser. Le XXe siècle s’est chargé d’achever le processus. La véritable force de frappe de la société civile, à l’ère de la connivence et même de la collusion entre le pouvoir, l’armée et les milieux d’argent, réside dans les syndicats. Par la forme même de leur structuration pyramidale, les organisations syndicales sont les seules, mises à part les Eglises, à avoir une emprise directe sur de grandes masses populaires.
Contrairement aux Eglises que le pouvoir peut contenir en en contentant uniquement les chefs – ce qui coûte relativement peu – les syndicats revendiquent pour les masses et cela coûte fort cher et à l’Etat, et aux milieux d’argent. Les syndicats ont de ce fait deux puissants ennemis à la fois. Il n’est donc pas étonnant qu’ils soient en recul sur toute la planète. On leur a substitué les associations, qui comme les partis politiques s’adressent à des abstractions, avec de façon prévisible un impact logiquement faible.
Au Cameroun, en dehors de  la zone anglophone, les Eglises sont encore du côté du pouvoir. Les syndicats peinent à exister. Les associations sont unanimement apolitiques. On comprend dans quelle situation se trouve le quatrième pilier du pouvoir, les masses populaires.
Quel est l’équilibre actuel sur lequel repose la relative stabilité du pouvoir camerounais malgré sa fébrilité ? Sur les quatre piliers, il en contrôle jusqu’à un certain point trois : il tient l’armée par de larges prébendes dont il arrose généreusement les chefs et le moyen commandement jusqu’à un certain point ; il tient en laisse les Eglises à qui il a laissé toute latitude de s’enrichir sur le dos des masses désespérées. La révolte d’une partie du clergé (le sous-clergé chrétien anglophone) reste minoritaire au sein de cet important groupe. Le soutien des milieux financiers internationaux et locaux reste acquis au pouvoir en place, pour des raisons de prudence consubstantielles à l’habitus de ce milieu. Cela fait trois piliers sur quatre, un déséquilibre favorable. Comment un tel état des choses pourrait-il évoluer ?
Nous avons parlé de la situation du clergé chrétien : il s’est fissuré et ne constitue plus un bloc. Mais le sous-bloc majoritaire demeure un contrefort du pouvoir en place. Qu’en déduire ? Que chacun des quatre piliers du pouvoir peut se fissurer et se distribuer entre les forces politiques en présence : une partie de l’armée peut soutenir le pouvoir, l’autre l’opposition ; une partie des milieux financiers peut continuer à financer le pouvoir, l’autre l’opposition ; une fraction de l’Eglise peut rester alliée au pouvoir, l’autre prendre fait et cause pour l’opposition. Cela va redistribuer les cartes entre les mains des joueurs, corriger les déséquilibres excessifs et nuisibles au bien même de la société politique : les médias vont devenir réellement polychromes et polyphoniques, l’administration également, etc.
Mais il s’agit d’un calcul et d’une prise de risques : ils se font sur une base de plus en plus rationnelle aujourd’hui. Ce partage des cartes existe-t-il au Cameroun actuellement ? J’en doute. Mais les professionnels de la politique ne devraient pas se contenter d’un tel doute : ils doivent s’assurer, comme au poker, que les bonnes cartes ne sont pas réunies en une seule main. Parce que si c’est le cas, même en se mettant derrière un candidat unique, l’opposition ne réussirait pas à rafler la mise.
Il faut donc distinguer les acteurs clés du jeu électoral des acteurs clés du jeu politique dans sa globalité. Dans le jeu électoral qui n’est qu’une sous-activité périodique de l’espace politique, l’on a affaire à trois acteurs clés : le pouvoir, l’opposition, et les électeurs. Dans l’espace politique global, il y en a quatre : l’armée, le clergé, les milieux d’argent et les masses populaires. L’état des alliances au sein de ce grand groupe détermine en amont (la mobilisation) et en aval (la défense des résultats) l’issue du jeu électoral. En 1992, un de ces éléments clés a manqué en aval à Ni John Fru Ndi. Et il a perdu l’élection. En préparant les échéances de 2018, les Camerounais doivent travailler sérieusement à ces configurations fondamentales.
Roger Kaffo Fokou
Enseignant, écrivain-chercheur
Source: Germinal
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