Modernisation du péage routier: quand la guerre des réseaux bloque le projet

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Le Cameroun compte à ce jour, 45 postes de péage fonctionnels. Installés sur les principaux axes bitumés du pays sur un linéaire de plus de 5 000 kilomètres, ces postes fonctionnent jusqu’ici de manière artisanale. Tant au niveau des structures d’accueil qu’au niveau même de leur gestion. Depuis leur ouverture dès la fin des années 80, rien n’y obéit au standard des temps modernes.

La fabrication des billets se fait encore comme à l’époque du père de l’imprimerie. Aucune attention n’est accordée à leur sécurisation d’où, de multiples stocks parallèles en circulation.

La collecte des recettes en espèces sonnantes et trébuchantes s’opère de main en main. Ce qui inévitablement est à l’origine de vastes détournements de fond. Privant ainsi le fond routier de l’une de ses principales sources de revenus et l’éloignant de sa mission première à savoir : l’entretien des infrastructures routières nationales. Tant en terre que revêtues. Pendant que ces dernières se dégradent de façon vertigineuse au fil des ans de nouveaux riches naissent chaque jour, engraissés qu’ils sont, par les retombées du péage routier. Des villas et de duplex sortent de terre partout comme des champignons, à la gloire des hauts cadres de la République à qui revient la charge de la gestion de ces postes. Il y a environ trois ans, avec l’annonce du projet de modernisation de ces unités où se brassent des liquidités au quotidien, on a cru qu’enfin les autorités publiques en charge du secteur ont eu un petit sursaut de patriotisme. On se trompait sut toute la ligne. La situation de blocage actuel du processus nous donne entièrement raison. Le « festin » se poursuit plutôt tranquillement.

Statu quo ante

Non. Rien n’a changé. Au contraire. Pour le compte du projet annoncé, sur les 45 postes de péage existants, 14 ont été sélectionnés au regard de leur rentabilité. 13 soumissionnaires ont répondu à l’appel d’offres international lancé par l’État du Cameroun pour les besoins de la cause. Au terme du premier dépouillement trois sociétés se retrouvent dans la dernière liste en compétition. On y dénombre deux sociétés françaises et une sud-africaine. Ladite liste est même rendue publique dans la presse. On croit alors aux règles édictées par les principes de transparence en matière de passation des marchés publics. Curieusement, il y a près de deux ans déjà, plus rien ne filtre autour du dossier.

La loi de l’omerta y règne en maître absolu. Mais comme rien ne se cache chez nous, il nous revient tout de même que la bataille est rude entre les trois dernières sociétés en lice. Plus précisément, que des groupes de pression français et sud-africains s’affrontent et se neutralisent autour du dossier. Outre ces groupes externes, il y aurait également des batailles internes entre réseaux interposés. Personne ne veut lâcher le morceau. Les intérêts en jeu sont énormes. Et les réseaux ici se recrutent soit au ministère des Finances, soit au ministère des Travaux publics, soit alors plus haut au sommet de la hiérarchie de l’État.

C’est à dire au secrétariat général de la présidence de la République. Il y a un enchaînement d’intérêts qui se bousculent autour du péage. Au point où, de simples vendeurs de tickets à la plus haute autorité en charge du secteur, chacun tient à se faire du beurre sut le dossier. Au grand détriment même du pays tout entier. Le «Mapartisme», doctrine très chère au philosophe camerounais Hubert Mono Ndzana a été bien assimilé par les uns et les autres. La chasse aux rétro-commissions bat son plein pendant que la liste des victimes sur nos routes du fait de leurs piteux état, s’allonge sans cesse. Même le lugubre record de 200 morts atteint au mois d’août 2017, n’a osé ébranlé personne.

Face au « gombo », les Camerounais perdent tout humanisme. La pratique est déjà ancrée dans les habitudes de beaucoup de nos gouvernants : « pas d’intérêt, pas d’action ». Le projet de modernisation du péage routier n’échappe pas à la règle. Les intervenants dans le dossier attendent sûrement de voir clairement ce qu’ils vont en tirer comme bénéfices personnels avant de se prononcer. Sans gêne du tout, question de se montrer très importants. C’est le torse bombé qu’ils le déclarent si souvent dans des salons huppés et surtout dans des espaces de loisirs en bonne compagnie : « mon visa coûte cher… pour l’apposer sur votre dossier, il faut d’abord bien parler… ». Bien parler dans le langage camerounais, c’est se soumettre à la corruption. Ou ça, ou rien. C’est à prendre ou à laisser. Le couloir est incontournable. De nombreux projets sont ainsi pris en otage par ces « rapaces » de la République.

Celui sur la modernisation du péage routier n’est pas le premier du genre. Les ressources émanant des fonds Ppte ont connu le même sort. Les procédures de leur déblocage et de leur gestion ayant été bien encadrées, ces ressources ont été abandonnées à la Beac. Comme par enchantement, tous nos gouvernants sont devenus idiots. Ils ne savaient plus comment monter des projets. Démotivés qu’ils étaient de ne pouvoir tirer leur part du gâteau. De manière plus globale, c’est cette façon de faire qui a gangrené tout notre système des marchés publics. Malgré toutes les dispositions jusqu’ici prises, il reste difficile d’extirper le ver du fruit.
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