Paul Biya où l’art et la manière de se maintenir au pouvoir sans jamais paraître l’exercer

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La production pétrolière est en chute libre depuis vingt ans, l’activité industrielle se résume, pour l’essentiel, à la production de bière et d’aluminium ; l’agriculture seule parvient à tirer son épingle du jeu grâce à une réelle diversification des productions : cacao, café (y compris arabica), coton, hévéas, bananes, etc. Si on ajoute à cela l’élevage, l’exploitation forestière, la pêche, on constate que le Cameroun a été un pays béni des Dieux. Mais les Dieux, depuis la création de ce pays, ont foutu le camp en courant, effaré par le mode de production politique de Monsieur le président de la République, Paul Biya, et la crainte d’être embastillés pour cause de mauvaise conjoncture.

Peut-on imaginer que cet homme, né le 13 février 1933 (78 ans !), a été premier ministre du 9 avril 1980 au 4 novembre 1982 et que, depuis cette date, il préside aux destinées du Cameroun, un pays de 20 millions d’habitants ? Héritier constitutionnel de Ahmadou Ahidjo, il a été élu en 1984, réélu en 1987, en 1992, en 1997, en 2004 et se présente à nouveau, aujourd’hui, dimanche 9 octobre 2011, pour un nouveau mandat. Avec la certitude d’être réélu !

Etonnant Cameroun où un chef d’Etat, quasi inexistant sur la scène politique nationale et la scène diplomatique continentale et internationale, qui ne tient pas de conseils des ministres, dont le parti est, tout au plus, une caisse de répartition des fonds publics, parvient sans drame majeur à se maintenir au pouvoir tandis que l’économie enregistre des taux de croissance qui, sans être exceptionnels, ne sont pas catastrophiques. Sous Ahidjo d’abord, sous Biya ensuite, les Camerounais ont appris à « supporter l’insupportable et à accepter l’inacceptable ». Jusqu’où ? Jusqu’à quand ?

« Un homme insaisissable, qui fuit les contacts et les combats » (Jacques Foccart), « Un homme fade, sans grande envergure ni charisme » (Maurice Robert, un des liquidateurs français de l’UPC, le parti indépendantiste qui s’était engagé, dès après la Deuxième guerre mondiale, dans l’opposition armée à l’administration française puis à Ahidjo), « Un remarquable connaisseur de la Bible ; un très médiocre chef d’Etat » (Léon Yehoudah Askenazi, un des maîtres de la pensée juive, mentor de Biya fasciné par Israël), « Trop peureux ; trop introverti ; trop timoré ; trop peu entreprenant » (Claude Marti, en charge de la communication de Biya après la tentative de coup d’Etat de 1984).

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Les commentaires sur Biya sont sans appel ; il n’est personne pour penser qu’il est l’homme qu’il faut à la place qu’il faut. Et, pourtant, il est sur le devant de la scène politique camerounaise depuis plus de 30 ans ! Sans faire trop de vagues à l’international (la situation, vue du Cameroun, est bien plus dramatique ; et ceux qui pensent que le régime Biya est, tout au plus, despotique, ne savent pas ce que dictature veut dire), à l’instar d’un Ben Ali tunisien dont la chute brutale a secoué toute l’Afrique du Nord.

Depuis son indépendance, le Cameroun n’a connu que deux présidents. L’ancien séminariste, Paul Biya, successeur constitutionnel, a mis du temps à trouver ses marques (et plus encore ses « marquis » puisqu’il n’y a plus de « barons » au Cameroun ; que des gens de cour dont la tâche essentielle est l’enrichissement personnel permettant, au mieux, une redistribution « ethnique » des subsides publics) après avoir déglingué la vieille UNC au profit d’un RDPC (qui rassemble bien plus les pilleurs que le peuple camerounais), fait valser les gouvernements et les ministres (parfois même les avoir fait emprisonner sans les juger) et, surtout, avoir résisté à tout : la tentative de coup de force d’Ahidjo en 1984, le multipartisme, les « villes mortes », la crise économique, la crise sociale, la fronde sécessionniste des anglophones, etc.

Pendant toutes ces années de braises, de feu et de cendres, au sein de la classe politique camerounaise, quelques hommes (parmi les plus sincères ; il y en a, malgré tout, au Cameroun) avaient pour mot d’ordre : « Il faut sauver le soldat Biya » afin d’empêcher la nation de sombrer dans l’affrontement ethnique. Aujourd’hui, il est devenu évident à tous que le principal risque d’affrontement, c’est l’entêtement de Biya à vouloir rester au pouvoir ; même si, dans le même temps, le régime instrumentalise la peur de « l’après-Biya ».

Les maquis de l’UPC, des années 1950 à 1970, ont laissé des traces dans le subconscient camerounais : on craint, plus que tout, la violence ! La violence politique, car pour ce qui est de la violence économique et de la violence sociale, le Cameroun n’est pas loin de décrocher une médaille d’or. C’est la sacro-sainte règle de « l’avantage comparatif » : on laisse les « hommes politiques » s’occuper tranquillement de leur ragoût électoralo-clientéliste (sans oublier, malgré tout, de les « sponsoriser » ; normal, ils ont des frais !) tandis que les « hommes d’affaires » s’occupent tranquillement d’un business dont le mode de production a permis l’émergence d’une nouvelle catégorie « d’entrepreneurs » : les « faymen » ; partout ailleurs, on dit « mafieux » !

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Le mode de production économique est tellement imprégné de corruption « institutionnelle » que l’on pourra dire un jour, paraphrasant l’historien du XIXème siècle P.E. Lémontey (s’exprimant alors sur le despotisme) que « la corruption est partout et les corrupteurs nulle part ». Reste à savoir, dans ce schéma, qui contrôle qui ?

Il y a, au Cameroun, une étroite imbrication entre le politique et l’économique, ce qui permet aux uns et aux autres d’avoir la mainmise sur « l’administration » qui touche ses commissions un coup des uns, un coup des autres, les plus brillants (Dieu sait que les Camerounais savent l’être) faisant payer les deux en même temps. Dans ce pays où le président ne préside pas grand-chose, où le gouvernement ne gouverne rien, où l’administration n’administre que son propre profit, Biya n’est que le plus grand dénominateur commun ; rien de plus. Quand il y a, au moins quarante voleurs, Ali Baba n’est jamais loin.

Ahidjo étant encore au pouvoir avait eu cette exclamation magnifique : « Si un jour je meurs ». Que Biya pourrait reprendre à son compte puisque, désormais, il vient de reculer les limites d’un pouvoir quasi éternel et peut penser que « si un jour il meurt » ce sera au pouvoir, ce qui pourrait être, pour lui, une consolation ou une consécration. A l’instar d’un Félix Houphouët-Boigny (le « sage » de l’Afrique noire francophone, selon Paris et quelques autres capitales, est quand même resté au pouvoir pendant plus de 33 ans !) ; ce qui n’a pas été la meilleure des choses pour la République de Côte d’Ivoire.

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« Après moi le chaos » pensera sans doute Biya à l’instant du dernier soupir. Sauf que le chaos est déjà bien organisé et que la question qui se pose aujourd’hui, et se posera plus encore demain, est de savoir qui en émergera. Ce sera nécessairement un homme à poigne s’appuyant sur une force organisée qui ne sera pas politique. Autrement dit un militaire. La seule inconnue, aujourd’hui, est de savoir si l’armée prendra le pouvoir, à Yaoundé, avant ou après la mort de Biya. Il y a tellement longtemps qu’elle en rêve !

Une double certitude aujourd’hui : Biya a d’ores et déjà gagné la présidentielle 2011 ; mais les Camerounais ont, une fois encore, perdu la partie. Et plus encore leur âme. Même leur équipe de football n’est pas qualifiée pour la CAN 2012 ! C’est dire… Ni la Coupe du Monde 2018 mais il gagnera la présidence en 2019 quand même (NDLR)

Jean-Pierre BEJOT
La Dépêche Diplomatique

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